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III

§ 1. — Il y a à Bucarest une rue longue» étroite, tortueuse qui s'appelle aujourd’hui « Le chemin de la Victoire » (Calea Victoriei) et qui s'appelait» à la fin du siècle dernier « le Pont de la Mogoșoaia ». Elle était alors un peu moins longue, mais bien plus étroite et plus tortueuse qu’aujourd’hui. Pour tout pavage, elle était recouverte de madriers de chêne formant un pont continu, sous lequel passaient des canaux servant d’égouts. Couvert de poussière ou de boue, sans cesse en réparation, malsain, incommode, le pont devient tout à fait dangereux le soir pour le passant sans lumière. Grandes maisons et simples baraques bordant la voie se ressemblent toutes par le manque total de goût. La plupart n’ont qu’un étage, toutes sont entourées de jardins; souvent, des vastes espaces de terrains vagues les séparent. Quand une voiture passe, elle est annoncée de loin par le tremblement, parfois par le craquement du pont. La boue saute jusqu'au toit des maisons et le passant qui n’a pas su se sauver à temps se serre inutilement contre le mur, en maudissant en lui-méme le boyar qu'il salue humblement.

C’est sur ce « pont » que l’on voit défiler, à certaines heures de l’après-midi la suite innombrable des voitures des boyars de toutes les conditions. Quand la visite à la cour est finie et qu’ils ont dormi les quatre heures réglementaires, les boyars se rendent visite les uns aux autres. Les jours de fête, ils vont, in corpore, en dehors de la ville, tout au bout de la grande rue, à Băneasa, à Herestreu, à Colentina, à Pantelimon... Toujours est-il qu’un boyar ne va jamais à pied et que le « pont de la Mogoșoaia » est ébranlé depuis des années par les allées et venues incessantes des carrosses.

Le contraste de ces équipages et du pont misérable qu ils abîment étonne les voyageurs de la fin du XVIIIe siècle. Chaque grand boyar tient à avoir, de tous les équipages de la ville, le meilleur pour la forme, l’éclat, l’élégance et la solidité. Ces équipages — venus pour la plupart de Vienne — sont les seuls monuments que la ville possède. Sur le siège de devant trône l’« Arnăut » (l’Albanais), à l’air martial, à l’œil vif, à la moustache noire redressée : il est couvert, de la tète aux pieds, d’or, d’argent, de soie et de cachemire ; son turban, sa chlamyde, sa veste rouge, son jupon court à bordure éclatante et à plis innombrables, ses bas blancs, ses chaussures jaunes, le yatagan et les pistolets qu’il porte à la ceinture attirent tous les yeux et, comme pour en rehausser l’éclat par un contraste, se tient à son côté le cocher, ignoble esclave tzigane que couvre à peine une large houppelande, déchirée et malpropre...

Le boyar et la boyarine sont habillés à la dernière mode. Constantinople est leur Paris et ceux qui en viennent donnent le ton, car la mode change sans cesse, sinon quant à la coupe, du moins quant à l’étoffe et aux garnitures. Les boyars portent des robes longues, larges, sans collet, des pantoufles en maroquin, des ceintures de cachemire et des culottes immenses. Leurs femmes ont une robe longue et sans plis, attachée étroitement sous la gorge et laissant une entière liberté au ventre qui s’avance parfois chez elles d’une manière très disgracieuse. Les vêtements des deux sexes sont brodés d’or et d'argent. En hiver, ils ont de précieuses fourrures de Russie bordées de galons ou de broderies de Vienne. Parfois le boyar porte un poignard à sa riche cein ture. La boyarine, couverte de perles et de bijoux, est toujours armée d une espèce de chapelet de perles, de corail, d’agate ou de bois de rose, qui occupe les mains, comme l’éventail des femmes d’Occident : souvent le prix de tous ces joyaux monte à plusieurs dizaines de milliers de « lei ». — Pour achever, ajoutons que les boyars (ceux, du moins, qui en ont le droit) laissent pousser indéfiniment leur barbe, taillée de façon à dissimuler la nudité complète de leur cou; en revanche, ils se rasent tous complètement la tête, que couvre hermétiquement un grand bonnet à poils, en forme de ballon (« couca », « calpak » ou « ișlik »). La dimension du bonnet varie et quand, par hasard, deux boyars de première classe peuvent trouver une voiture qui les puisse contenir avec leurs « calpaks », il leur est impossible de se regarder en face... Quant aux boyarines, elles ont tout le visage point : les joues en blanc, les lèvres en carmin, les cils et les sourcils en noir; et, par dessus leurs cheveux, divisés en une multitude de petites tresses, portent, surle sommet de la tête, un bonnet en forme de cône, surchargé de brillants et de fleurs...

Ce que l’on voit à Bucarest, à la promenade du « pont de la Mogosoaia » se retrouve exactement à Jassy, au « Copou ». — Au milieu des équipages, on voit parfois, sur un cheval magnifique, un fils de grand boyar; mais dans aucune voiture on ne découvre de jeunes filles. Elles restent à la maison, entourées de leurs femmes de service;· dans des harems grillés. — Elles n’en sortiront que le jour de leur mariage, (jour où elles connaîtront pour la première fois leur mari).

§ 2. — Tous les boyars ne sont pas également riches, mais le luxe de leurs équipages et de leur habillement n’est pas toujours en rapport avec leur situation de fortune, ni même avec leur rang. Ainsi tel boyar de troisième classe, qui n’a pas encore eu le temps de s’enrichir, dépense presque autant en équipages et en garde-robe qu’un boyar de première classe. Bon nombre de ccs voitures somptueuses qui défilent sur le pont s’arrêteront à la nuit devant des maisons d'assez modeste apparence. La plupart toutefois nous mènent à des bâtiments dont l’aspect, il est vrai, n’a rien d’imposaut ni d'artistique, mais dont les proportions considérables révèlent un propriétaire immensément riche. C'est la maison d’un grand fonctionnaire. Ses nombreuses dépendances, les hauts murs qui l’entourent, la large cour qui la précède, l'énorme jardin qui s’étend derrière, tout lui donne l’air d’une véritable cité. L’impression s’affirme à la vue de la haute entrée voûtée, aux deux solides portes de chêne, surmontée d’un pavillon où se tiennent les nombreux « Arnàuti » ou gardes du boyar. — Il y a de ces grandes habitations, dont l’ensemble occupe près d'un kilomètre en longueur. Le boyar, avec ses gens, y forme comme un État dans l’État; ni la police ni la justice princières n’osent franchir son seuil, à moins qu’elles ne soient munies d’un firman de la Sublime Porte. Tout y est fait en vue de la solidité et de la commodité : les murs sont épais de plusieurs briques; les chambres, hautes et larges, ont des fenêtres de tous les côtés de l’horizon ; le plafond est en poutres de chêne sculptées; le parquet, en briques et en bois, à la fois. Le toit, deux fois plus haut que le bâtiment lui-même, est destiné à faciliter l’écoulement de Peau; la gouttière qui fait le tour de la maison, a une largeur de près d’un mètre, pour apporter l’ombre et le frais pendant l’été, pour garantir contre la pluie pendant l’automne et le printemps, contre le vent et la neige pendant l’hiver. Le grand corps de bâtiment, au fond de la cour, est formé d’une vaste salle de réception, autour de laquelle se groupent les principaux appartements : sur le devant, l’appartement du boyar, qui comprend, outre sa propre chambre, celles de son « grammairien » (écrivain, copiste), de son cafetier et de son pipetier (le ciubucgiu), prêts à accourir, sur un signe, avec le café chaud ou le long « ciubuc », et surtout celle de son garçon ordinaire qui lui frotte les pieds le matin, au réveil et l’après-midi, après la sieste, lui verse l’eau pour se laver et rhabille. — La chambre du grand boyar, de proportions considérables, est entourée d'une série ininterrompue de sophas mous, où se tient le boyar, les jambes croisées à la turque, quand il ne dort pas; au milieu, de larges tables; des rideaux de couleur voyante, de riches tapis représentant des sultans et des pachas, de longues pipes, des pistolets et des yatagans en trophée complètent l’ameublement. — En face l’appartement du boyar se trouve celui tout pareil destiné aux étrangers, voyageurs ou amis de passage, rurtout pachas et grands dignitaires turcs envoyés dans le pays. — Tout le derrière de la maison, avec vue et escalier sur le jardin, constitue l’appartement de la femme du boyar et des petites boyarines; la maîtresse de maison y rattache les grandes chambres h provisions, dont elle tient les clés et auxquelles elle consacre tout le temps que lui laissent la promenade et la toilette; ses filles, entourées de domestiques de toutes sortes et d’un grand nombre de demoiselles de compagnie, filles de tout petits boyars, apprennent, pour passer le temps, à coudre ou à élever des vers à soie...

A droite et à gauche du corps principal de bâtiment, s’alignent une série de dépendances. D’un côté, la salle à manger avec les chambres des fils du boyar, du prêtre de la maison du « dascăl » (maître de langue grecque) et, parfois, du gouverneur étranger. De l’autre, les chambres des domestiques de toutes sortes, le petit appartement du « logothète de la maison », sorte de grand chambellan du grand boyar, qui avait un certain nombre d’esclaves tziganes attachés à sa personne ; puis, un grand nombre de chambres destinées aux anciens domestiques, anciens « logothètes » pour la plupart devenus, grâce au grand boyar, de petits boyars eux-mêmes, nommés fonctionnaires en province ; quand ils viennent dans la capitale, c’est chez le maître de jadis qu’ils descendent; quand on les destitue, c’est à lui qu’ils ont recours : ils sont nourris, logés, habillés par lui, — véritables « clients » du grand boyar, qui les traite d’« hommes de la maison »; quand le maître est en faveur auprès du prince, c’est, en partie, avec ses anciens « logothètes » qu’il garnit les places du pays...

Pour achever le tableau de la cour extérieure, qu’on s'imagine, dans un coin, de grandes écuries contenant des vingtaines de chevaux de toutes sortes; des remises contenant de dix à quinze voitures, — car le boyar, la boyarine et leurs fils doivent chacun avoir la leur, — et d’énormes chantiers de bois à brûler... A l’autre angle, s’élève la cuisine avec sa grande cheminée, qui lui donne un air d'usine ; là, sous la direction du grand cuisinier, travaillent par groupes sept ou huit esclaves, les uns pour les maîtres et leurs hôtes, les autres pour les « logothètes » et les domestiques, les autres pour leurs compagnons d’esclavage...

Que l’on se figure encore, derrière tous ces bâtiments, un jardin immense, produisant en abondance des fruits de la meilleure qualité et occupé, en grande partie, par des vignes ; d'énormes greniers, remplis de conserves et de farine, de quoi nourrir tout le monde pendant plusieurs mois. Qu’on ajoute, dans tous les coins de la maison, la garde-robe du boyar et de sa famille qui coûte annuellement de dix à cent mille « lei » : on ne connaîtra encore que l’avoir en nature du boyar. Qu'un prince s’avise d’investir son palais, sans ordre formel de la Sublime Porte : il fermera ses portes et trouvera bien moyen de résister pendant plusieurs mois.

Ce ne sont ni les vivres ni les défenseurs qui manquent. Outre ses « Arnăuți », qui gardent l’entrée de la porte voûtée, il y a toute une armée de domestiques éparpillés dans toute la maison, surtout dans les « chambres du fond », aux attributions confuses. — Mais ce n’est pas tout; on n’a qu’à descendre le grand jardin ; tout dans le fond, une petite ruelle conduit à une sorte de village, aux cabanes et tentes innombrables, où logent les esclaves tziganes, absolue propriété du boyar, des êtres noirs, à peine couverts de haillons, souvent complètement nus. Un grand boyar en possède parfois plusieurs centaines· Leur condition est encore plus misérable que celle du paysan· Non habillés, mal nourris, ils seraient encore heureux s’ils n’avaient qu’à donner tout leur travail à leur maître, cordonniers, maréchaux ferrants, boulangers, cochers, tailleurs, friseurs, blanchisseuses... Leur vie est un tremblement continuel. Pour une assiette cassée, pour une boucle mal frisée, ils sont tous les jours roués de coups. Accouplés souvent à volonté par le maître, ils ne sont même pas sûrs de garder leurs femmes et leurs enfants. Ils tremblent en entendant parler d’une vente ou d’un mariage. Leur prix est fixé d’avance, et on n’aura pas à marchander : un Tzigane vaut, au plus cher, de cent à cent cinquante francs; s’il sait labourer, il vaut cent francs; s’il n’est que forgeron ou ouvrier, il se vend soixante-dix francs ; une famille entière coûte cinq cents francs. Les jeunes filles tziganes servent, bien entendu, à tous les caprices de leurs maîtres. Quant aux jeunes garçons, vu le talent inné et inexplicable de cette race pour la musique, leur devoir est souvent de prendre leur violon ou leur « cobza » et d’aller soupirer, au beau milieu d'une nuit d’hiver, des improvisations ou des chansons populaires d'amour, sous les fenêtres de la maîtresse du seigneur.

On est loin de songer encore à la délivrance de cette humble armée d’êtres laissés à l’entière merci des boyars, on ne songe même pas qu'ils sont malheureux. L’Église n'a-t-elle pas ses esclaves? — En attendant, le sort venge ces malheureux. Intelligents, mais voleurs, cruels, libertins dès le plus jeune âge, ils transmettent ces défauts aux enfants de leurs maîtres, avec lesquels ils vivent continuellement en contact

§3. — Mais il est temps de nous demander ce que signifie cette aristocratie du pays, comment elle se recrute, si elle peut justifier les énormes richesses de ses représentants. Disons tout de suite qu'elle ne représente qu’en une très faible mesure l’ancienne aristocratie du pays. — Jadis, sur les champs de bataille, le prince indigène récompensait les plus vaillants de ses compagnons d’armes, en leur accordant des titres de noblesse : c’était, à la fois, un avancement dans la carrière des armes et un titre de propriété. L’aristocratie indigène ainsi formée était une aristocratie de mérite. — Mais les terres à distribuer devinrent bientôt de plus en plus rares. Le pays sortait toujours plus épuisé des luttes incessantes avec les ennemis de toutes sortes qui l’entouraient et la Turquie resserra de plus en plus les chaînes si légères au début qui lui rattachaient les Principautés. Les princes renoncèrent aux champs de bataille et se consacrèrent entièrement à l'administration intérieure du pays.

La boyarie, sous l'influence de tous ces événements, changea de caractère ; le titre de noblesse ne fut plus un titre militaire et un titre de possession de la terre. Il indiqua seulement une fonction publique, !e plus souvent auprès du prince. La plupart des vieux nobles ne voulurent pas se décider à quitter leurs terres, pour chercher à la cour une gloire éphémère. Ils eurent tort : car, à cette gloire éphémère, s’ajoutaient des avantages réels, le pouvoir d’alimenter ses richesses, de se faire exempter d’impôts, sans compter qu’ils oubliaient le devoir des meilleurs (« boljari ») de participer au gouvernement du pays et le laissaient aux mains des mauvais nobles recrutés un peu au hasard. Ce fut la deuxième phase de la boyarie qui embrassa tout le XVIIe siècle.

Avec le XVIIIe siècle arrivent les hospodars phanariotes. Ils essayèrent d’abord de s'appuyer sur la classe la plus nombreuse, sur la classe rurale, pour écraser et supprimer la boyarie ; mais ils ne furent pas longtemps à s’apercevoir que le seul appui réel qu’ils pussent avoir, c’était celui de l’aristocratie, initiée aux affaires, et qui les enveloppait de toutes parts... Ils revinrent de leurs ambitions démocratiques. Ils remirent en vigueur l’ancien système. Même ils se mirent à créer de nouvelles boyaries pour contenter à la fois les gens du pays et la suite de parents, d’amis, de serviteurs, de créanciers qu'ils amenaient de Constantinople. — Mais si déjà il ne restait plus assez de terres, bientôt il n’y eut plus assez de places... La boyarie changea une deuxième fois de caractère. Le titre, déjà indépendant de toute possession territoriale, commença aussi à perdre toute relation avec une fonction publique. Il serait difficile d’en préciser le sens. C’était un titre en l’air, qui satisfaisait d’abord la vanité, auquel s’attachaient, pour commencer, des avantages négatifs et qui était sm tout, pour l’avenir, une possibilité, une promesse de s’enrichir de plus en plus, de devenir toujours plus influent.

Au moment où nous sommes, les anciens nobles, ceux qui ont créé la boyarie, sont morts depuis longtemps. Leurs fils, retirés volontairement à la campagne, loin des combinaisons administratives et financières de la cour du prince, soumis aux impôts, se voyant sans cesse enlever leurs domaines à la suite de procès iniques, par les boyars de la cour, sont en train de disparaître dans les villages*. La plupart sont déjà presque descendus au rang de simples paysans : ils en portent le costume, ils en éprouvent les sentiments, ils ne s’en distinguent que par leurs petits lots de terre et par la façon dont on leur fait payer l’impôt sans s'attaquer à leur personne. A la ville, on les appelle avec mépris les « mazili » (les démissionnaires); des lois spéciales leur ordonnent de remplir des fonctions humiliantes, de garderies troupeaux des commerçants étrangers , etc. Mais s'ils sont en décadence matérielle et sociale, ils sont, peut-être, encore, la partie la plus saine de la population. Opprimés, tenus à l'écart, ils se font gloire du titre de « răzeşi ». Ils garderont l'amour de la terre et du paysan roumains, la langue et les traditions du pays; ils représentent encore le vieil esprit national : ils sont encore les seuls « boljari », dans le vieux sens du mot. Leurs plaintes se font entendre dans les chansons populaires, où leurs voix fait chœur avec celles des paysans :

Feuille verte de cerisier, que le chemin est long jusqu’à Jassy!... Puisse le feu consummer la « răzeşia »! Je croyais que c’était une boyarie, mais ce n’est qu’une pauvreté!... Pour un pouce de terre, j’ai vu mes journées s’envoler, j’ai eu des procès pendant des années entières, et je n’ai rien gagné. Pendant que je passais mon temps dans les jugements, mes enfants pleuraient au foyer, ma femme gisait abandonnée.. Ah ! puisse Dieu, le Seigneur, faire qu’il soit selon ma pensée!... Puisse venir le jour où je renoncerai à la « răzeşia » et je m adonnerai au brigandage pour me faire à moi-même la sainte justice avec le fusil que j’ai sur le dos et où je prendrai pour juges les arbres qui ne sont pas iniques.

Quant aux descendants des boyars fonctionnaires restés dans les villes, ils y sont, pour la plupart, encore : ils sont toujours boyars et remplissent les plus hautes fonctions. S’ils ne sont nas la meilleure partie du pays, ils forment encore la meilleure partie, mais non la plus nombreuse, de l’aristocratie urbaine. Tandis que leur nombre diminue de plus en plus, ils perdent caractère de leurs ancêtres, se font de plus en plus aux mœurs du milieu phanariote, apprennent et parlent le grec, la langue des puissants du jour...

§ 4. — Cependant le nombre des Grecs que chaque prince amène avec lui augmente sans cesse. Les hospodars phanariotes ont à résoudre cette difficile question : Comment contenter tout le monde? comment placer ses parents, ses amis, ses créanciers, sans mécontenter la noblesse indigène, qui a du crédit dans le pays et qui pourrait bien en avoir à Constantinople? Comment trouver des places pour tous, et cela sans grever le trésor, mais, au contraire, au profit de la caisse princière? — Ils s’en tirèrent avec une subtilité toute grecque.

Comme premier principe, ne pas toucher aux anciens rangs de la boyarie, — il faut, au contraire, créer, autant que possible, plus de places que par le passé, — et, surtout, bien plus de rangs do boyarie qu’il ne peut y avoir de places. Ce fut ainsi qu’on parla toujours des anciens bans (ducs du pays), des Vornics ou ministres de l’intérieur, des logothètes ou ministres de la justice, des vestiaires ou ministres des finances, des postelnics ou maréchaux de la cour, des hatmans, en Moldavie, et des spatars, en Valachie (ministres... de la guerre!), etc., etc. — Puis, à ces titres on en ajouta un grand nombre d’autres, empruntés] pour la plupart, aux Turcs : les aga ou préfets de police, les moucourdars les dévictaires les capoudgi) etc. — Puis, on doubla, on tripla le nombre de ceux qui portaient le même rang, sans se sentir obligé de leur accorder la fonction correspondante ; il y eut, à la fois, deux ou trois Vornics, dont un seul occupait la place, — trois ou quatre postelnics plusieurs hatmans ou spatars, les uns en activité, les autres en disponibilité, les autres en perspective. Puis, on créa deux ou trois rangs pour chaque place : il ne suffit pas de plusieurs grands vestiaires, il faut plusieurs seconds et troisièmes vestiaires ; il ne suffit pas de plusieurs grands postelnics, il y a des seconds et des troisièmes postelnics sous lesquels se trouvent encore toute une série décroissante de petits postelnics... ; de même, les grands logothètes en activité, en retraite et en espoir commandent toute une armée de petits logothétes. Parfois, quand la chose est possible, il y a même deux postes similaires : ce fût ainsi que le ministre de l'intérieur reçut l'autorisation de créer, pour l'administration de chaque district ou département, deux ispravnics à la fois. Enfin, pour tout embrouiller, les hospodars attachent à ces places et rangs des attributions effectives ou théoriques, plus capricieuses et plus absurdes les unes que les autres. En faisant une liste complète de toutes ces places et de tous ces rangs, il est impossible de se faire une idée claire de l'ensemble ou de la logique du système administratif et nobiliaire des Principautés : à côté de l’ispravnic, qui perçoit les contributions, veille aux réquisitions de la Sublime Porte et rend la justice, — de l’aga, qui a l'intendance des marchés et la garde des frontières, — du spatar, qui est, en même temps, « général en chef » de la garde du Prince, haut policier, chef des prisons et intendant des postes, — il y a le second logothète, dont la place est une sinécure, — il y a le moucourdar, chargé seulement d’apposer le cachet du Hospodar sur les diplômes, il y a le dévictaire, chargé de tailler les plumes du Hospodar. — Les voyageurs qui veulent s’initier un peu à ce système d’administration, déclarent n’y rien comprendre et le qualifient d’« impossible casse-tête ». L’un d’entre eux, un Italien, essaie d’y mettre bon ordre, de classer et de s’expliquer toutes ces fonctions et tousses titres... Enfin il s'arrête, presque honteux de sa défaite et s’écrie : « Il y en a encore une infinité de charges subalternes, qui sont, non seulement inutiles, mais même à charge à l’État. Il serait fastidieux de les vouloir énumérer. » C’est que ces voyageurs ne pouvaient s’empêcher de considérer les choses à la manière de leur pays et croyaient que les hospodars avaient voulu créer quelque chose d’utile ou, tout au moins, quelque chose de Ιοgique». — Il y a un fait, dont aucun d’entre eux ne s’est aperçu et qui les aurait tout de suite éclairés. C’est qu’il existe des rangs qui ne répondent à aucune place, et des places qui ne répondent à aucun rang de la boyarie : ainsi les grands bans d’autrefois ont subsisté, mais où sont les « banats » de jadis? Ils n’administrent plus rien, ils n’ont plus que le droit tout platonique d’intervenir dans certaines nominations, où, du reste le Hospodar agit à sa tête ; en revanche, l’ispravnic, place infiniment lucrative, ne répond à aucun rang précis de la boyarie. — Ainsi, pour contenter tout le monde, indigène et grec, les anciens rangs de la boyarie, qui répondaient à des fonctions publiques, n'étant pas en nombre suffisant, les hospodars séparèrent d'abord soigneusement les « rangs » des « places », puis multiplièrent autant qu'ils purent les « places » et surtout les « rangs », puis confondirent à dessein « places » et « rangs ». — Voilà la clarté et la logique du système phanariote.

Mais il faut voir encore comment cette nouvelle noblesse est recrutée. On peut faire trois catégories parmi les boyars, au point de vue de leur origine: les descendants des vieilles familles du pays, — les amis, parents ou créanciers du Hospodar, enfin les laquais, grecs ou indigènes, des uns et des autres. Ayant à contenter indigènes et Grecs, les hospodars firent ce qu’ils purent pour satisfaire surtout la vanité des indigènes, les intérêts de leurs compatriotes. Ils ne pouvaient ni ne voulaient toucher aux bans, vornics, vestiaires... Mais quelques-uns de ces titres (celui de ban p. ex.) ont bientôt perdu toute signification ; pour les autres (vornics, logothètes, vestiaires), il est facile de les donner à un Grec. L’investiture d'un grand domaine ou un mariage avec une riche héritière suffisent pour le faire homme du pays. Quant aux places nouvellement créées, qui sont des places toujours lucratives, elles sont réservées aux Grecs. Ainsi l’aga, qui a l’intendance des marchés, vérifie les poids et la qualité des vivres, investit les maisons suspectes, est presque toujours un Grec. La place d’ispravnic, donnée d’abord à un indigène, est bientôt partagée, dans chaque district, entre un indigène et un Grec : l’indigène, chargé de l’administration pure, le Grec, de la justice et de la collecte des impôts, qui rapportent gros. Toutes les places nouvelles créées à la cour, places lucratives et places de confiance, sont réservées aux étrangers : le grand commis ou grand écuyer de la cour est toujours un jeune Grec, parent du Prince; le grand postelnic ou maréchal du palais, par qui s’obtiennent toutes les grâces, qui siège au Divan, et se tient au pied du trône armé d'une massue d’argent, est encore un ami du Prince; le grand camaraş ou trésorier particulier du Hospodar, son homme de confiance, qui commande à toute la domesticité, qui va en Russie pour acheter les fourrures du Prince, qui envoie à Constantinople les riches cadeaux de la cour, est encore un ami ou proche parent du Hospodar.

Les derniers rangs et places reviennent aux « logothètes », laquais indigènes et étrangers des boyars, qui font leur premier pas dans la hiérarchie. Cette lie des Principautés est de plus en plus nombreuse. Au commencement il était rare de voir un de ces gens arriver aux premiers rangs de la boyarie, mais, à mesure qu'ils apprennent à devenir riches, ils deviennent toujours plus puissants. Ils doivent leur rang ou leur place à des services personnels rendus aux puissants du jour, à leur bassesse, à leurs intrigues. Le peuple n’a point de plus grands ennemis que ces parvenus, le pays ne connaît point d'étrangers qui lui soient plus indifférents ou plus nuisibles. L’un deux, garçon de chambre du hospodar Moruzzi, acquit, en moins de vingt ans, une fortune considérable et se fit bâtir, à Bucarest, un palais à la turque, qui suscita l'admiration de bien des voyageurs et lui coûta la somme de vingt mille ducats ! — Deux écrits du siècle, un roman et un drame, nous tracent le portrait d’un « ciocoi » : ce sont « Les Ciocoi anciens et modernes » (Ciocoii vechi şi no i ) du romancier Philimon, « Les Boyars et les Ciocoi » (Boeni şi Ciocoii) du poète Alexandri. On assiste dans ces deux productions littéraires, très réussies au point de vue de l’analyse psychologique, à toutes les bassesses, à toutes les ruses, à toutes les infamies, commises par de tels personnages : on les voit ramper, voler, mentir.

§ 5. —Tous ces boyars, grands on petits, grecs ou indigènes, en fonction ou en disponibilité, jouissent d’avantages, de privilèges, qui, à vrai dire, ne coûtent rien au Prince.

D’abord, jamais de peines infamantes, du moins en public. L’esclave est torturé à mort pour une légère faute; le paysan peut être battu, brûlé, oint de goudron et exposé aux guêpes, pour n’avoir pas payé à temps l’impôt ou avoir été malade un jour de corvée ; mais le boyar est un être privilégié. On peut, à la rigueur, lui faire l’honneur de lui couper la tête, ou confisquer ses biens, ou l’envoyer en exil, mais sa vanité ne souffrirait jamais une peine infamante. De temps en temps le hospodar de Moldavie se permet bien de frapper quelque boyar entêté !... mais cela se passe dans son cabinet particulier. En Valachie, la chose ne pourrait même pas avoir lieu à huis clos.

Un deuxième avantage, négatif encore, mais qui touche de près à la bourse, c’est d’être exempté d’impôt. Le boyar n’en paye qu’à de rares occasions et, même alors, il murmure, il intrigue, il devient dangereux pour le Prince. Il est entré dans l’esprit de tout boyar qu’il doit être absolument et à jamais exempt de tout impôt. On comprend l’origine de cette prétention. Mavrocordat, pour faire accepter sa réforme, a dégrevé les boyars des plus lourds impôts, en les faisant retomber sur le paysan. Son système fut suivi par ses successeurs. Un impôt supprimé faisait passer bien des choses. Ainsi Mathieu Ghica (1752-53), arrivé de Constantinople avec toute une armée de Grecs, ne se contenta pas de cadeaux et de divertissements pour apaiser les boyars : il en exempta de contributions un très grand nombre. Ainsi les prétentions des boyars prirent consistance, s’accrurent d’un prince à l’autre... D’ailleurs, en admettant même qu’ils fussent soumis à l’impôt, n’est-ce pas eux qui sont chargés de le répartir et de le percevoir? Enfin, tout boyar, pour des services personnels rendus au Prince, peut se faire exempter, à titre individuel.

Il y a un troisième avantage, positif cette fois, qui s’attache au titre de boyar et dont nous avons déjà assez parlé : ce sont les paysans attachés à chaque boyar, en nombre proportionnel à son rang. les scutelnici et les poslujnici les premiers même payant l’impôt au boyar au lieu de l’acquitter au trésor.

Tout ceci ne coûte pas un « para » au Hospodar qui, comme nous avons vu, sait se rattraper sur le paysan de ce qu’il ne gagne pas sur les boyars. Mais il y a d'autres avantages des boyars qui, ceux-là, rapportent au Prince. Pour payer les fonctionnaires, toutes les finances du pays ne suffisent pas. Il est plus simple de les laisser se payer tout seuls, du « fruit de leur travail », selon leur propre « capacité » ; ils seront ainsi mieux servis que l’État ne pourrait jamais le faire, et le Prince y trouve aussi son profit. Il y a bien des traitements inscrits dans le bilan annuel des trésor, mais ce sont des chiffres ridicules (cinq cents « lei » par mois pour unispravnic, quinze « lei » (!) par mois pour un sous-préfet ou zapciu. En réalité, les fonctionnaires, loin de coûter quelque chose, payent, pour des places insignifiantes, des sommes fabuleuses. Il est admis qu’on rentre dans ses frais par tous les moyens.

L’ispravnic qui lève la capitation peut la doubler, la quadrupler, la multiplier autant qu’il veut, torturant les malheureux qui osent se plaindre. C’est encore son moindre revenu. Les réquisitions en nature rapportent davantage. S’agit-il par exemple d um réquisition de cent chariots de foin? il s’adressera à dessein, aux villages les plus éloignés : les paysans accourent, sur-le-champ, au chef-lieu du district, supplier l’« ispravnic » de s’adresser à d'autres : trente, cinquante, cent piastres suffisent à peine pour exempter chacun d’eux, surtout en hiver. L’« ispravnic » continuait le même jeu avec tous les cantons du district, jusqu'au dernier... lequel était obligé de fournir tout le foin. La répartition de l’impôt est entièrement laissée à l’« ispravnic », et c’est là encore une bonne source de revenus. Les villages qui payent le plus sont ceux qui n’ont pas su acheter un dégrèvement. Si nous ajoutons enfin que l’« ispravnic » rend la justice dans tout te district, nous comprendrons que la dernière de ces places rapporte de sept à huit mille ducats par an. Et c’est pourquoi chaque « ispravnic » paye parfois quatre cents ducats au « grand vestiaire », qui la nommé dans une place... dont le traitement officiel n’est que cinq cents « lei » par mois... Songeons à ce que le « grand vestiaire », qui nommait tous les « ispravnics », devait payer annuellement au Hospodar !

De même l’aga, intendant des marchés et policier de la ville, s'entend si bien avec ceux qu'il doit poursuivre ou punir, que ses revenus annuels montent à quinze ou vingt mille ducats.

Le cas du grand spatar est encore plus instructif. Le « grand spatar » ou « ministre de la guerre » est à la tête du service de la « potera », chargé de poursuivre les brigands. Il a sous lui lui des « polcovnics » (colonels) pour chaque district; des capitaines, qu’il nomme lui-même, pour chaque arrondissement environ cent cinquante « cătane » pour chaque district; plus les trois cents « slujitori » qui sont attachés au service de chaque « ispravnicie » ou préfecture. La Valachie comprenant dix-sept districts et environ quatre arrondissements par district, il reçoit :

De chaque « polcovnic », en moyenne, dix mille « lei », soit. 170.000 De chaque capitaine, en moyenne, cinq mille « lei », soit 5.000 X 4 X 17        = 340.000 De chaque «cătană»,sept« lei » (en revanche les « cà ta no » sont exempts d'impôt »), soit 7 X150 X17        = 17.850 De chaque « slujitor », également sept « lei », soit 7 X 300 X17 35.700 Ce qui fait comme revenu annuel du « grand spatar ». 563.550

Le système se complétait ainsi : les « polcovnics » et les capitaines renvoyaient dans leurs foyers, contre argent, naturellement, la plupart de leurs « cătane »; puis, avec le peu qui leur restait, tantôt ils se précipitaient, pendant la nuit, sur les villages , leur volaient bêtes et ustensiles, quittes à les rapporter quelques jours après « les ayant repris sur les brigands » et à les vendre aux paysans, contre bonne « récompense » de leur zèle; — tantôt ils s'entendaient avec les brigands mêmes, auxquels ils délivraient des certificats de brigandage, et revendaient aux paysans les objets volés, déposés à la « spătărie »; — tantôt enfin, les brigands des forêts s’entendaient avec ceux de la « spătărie » et pillaient en même temps les villages.

Ces crimes et ces pillages ne sont secrets pour personne, et ne sont colorés d’aucun prétexte. Un voyageur nous raconte le sans-gêne avec lequel un jeune Grec boyar, fonctionnaire en Vaiachie, lui racontait que le prince actuel n’étant, pour ainsi dire, que de passage, il fallait bien s’enrichir par tous les moyens.

Nous avons réservé pour la fin le procédé le plus ingénieux du système phanariote. Pour faire passer par les charges publiques le plus grand nombre possible de boyars, pour les contenter tous, en leur procurant le moyen de s’enrichir au plus vite, et, surtout, pour permettre au trésor foncier de grossir rapidement, les hospodars imaginèrent de ne décerner les fonctions publiques que pour un an!... Les « rangs » pouvaient donc bien être éternels, mais les « places », dans l’intérêt de tous, ne devaient être qu’annuelles !

Ce fut ainsi que les hospodars de Moldavie et de Valachie furent les premiers êtres humains qui parurent réaliser ce problème difficile : contenter tout le monde, et soi-même.

§ 6. — Nous en avons assez dit pour faire voir un des traits les plus marqués du caractère des boyars : c’est le manque complet de scrupules dans le maniement des affaires publiques. Il est facile de déduire des faits exposés toute la psychologie de ces êtres rudimentaires et corrompus.

Des nobles recrutés, pour la plupart, parmi des domestiques ou parmi des étrangers, et dont l’accoutrement est aussi bizarre que celui que nous avons décrit, doivent être, avant tout, des gens doués d’une vanité excessive : ceci doit être le trait le plus caractérisque et le plus frappant de leur esprit. Cette vanité prend toutes les formes, toutes les nuances, se présente à tous les degrés. Quand les classes de la société se confondront ensemble, et que le paysan et le boyar apporteront chacun un élément de leur esprit pour constituer l’esprit roumain, le paysan lui léguera surtout sa méfiance, le boyar surtout sa vanité. Les Roumains le reconnaissent eux-mêmes : ce sont peut-être les traits les plus distinctifs de leur caractère. Au moment où nous sommes, la vanité des boyars est aussi bien une vanité personnelle, qu’une vanité sociale. Elle consiste à surpasser tous les autres aussi bien parla pompe extérieure de son train de vie que par les honneurs de toutes sortes dont on est l’objet. Des dons de l’esprit ou du cœur, il n’est pas même question. Pour un boyar un « prost » (un sot) veut dire un homme de basse condition; qui n’a pas su parvenir. II s’agit, pour le moment, d’avoir les fourrures les plus précieuses, le meilleur équipage conduit par les meilleurs chevaux d’Arabie et par l’« Arnăut » le plus éblouissant, la maison la plus luxueusement meublée, les domestiques et les Tziganes les plus nombreux, la table la plus sompteusement servie!... Un grand boyar qui se respecte doit dépenser annuellement la somme de trois mille ducats, bien qu’il ait ses « scutelnici », ses « poslujnici», son armée de domestiques et de Tziganes. Le luxe, voilà la principale plaie de la société moldave et valaque, sous les règnes phanariotes ! Et plus la misère des campagnes augmente, plus la corruption de la ville augmente aussi! Au reste, des domestiques parvenus d’un coup aux premiers rangs, ne connaissant ni le sérieux d’une haute dignité publique, ni la valeur de l’argent, ne peuvent être que vaniteux et extravagants! Les Grecs, marchands ou banquiers, qui connaissent pour la première fois les grandeurs, et dans un pays étranger, qui n’ont pas le droit d’étaler leurs richesses à Constantinople et dans les provinces turques, sont les plus efïrénémentluxueux. Les anciens boyars rivalisent avec les nouveaux, les indigènes avec les étrangers ! Et voilà comment le luxe est devenu, en Moldavie et en Valachie, un objet de première nécessité.

A côté de la vanité du luxe, la vanité des honneurs ! On se sert de ses richesses pour devenir puissant, et de sa puissance pour devenir encore plus riche ! Nous avons classé les places et les rangs d’après leur histoire et ceux qui les occupaient. Mais ce n’est pas là le point de vue des boyars. Ils ont oublié à quels pays on a emprunté les places de « vornic » ou « d’aga » et ne se soucient guère de l’origine de ceux qui les occupent. Ce qui les intéresse dans une place ou dans un rang, c’est de savoir si c’est une boyarie de première classe, de deuxième ou de troisième classe. C’est ce qu’ils appellent : le « premier », le « deuxième », le « tiers Etat ». Le premier État ou « protipenda » comprend : le grand Ban, le grand Vornic, le grand Logothète, le grand Spatar, le grand Vestiaire, le grand Postelnic, le grand Aga; le deuxième comprend : le grand Clucer ou fournisseur de l’armée, le grand Căminar, qui com mande la garde intérieure du prince, le grand Stolnic ou maître d’hôtel du palais du Hospodar, le grand Paharnic ou échanson du Hospodar, le grand Comis ou écuyer général ; le tiers État comprend : le grand Set dar ou chef de la cavalerie établie contre les brigands, le grand Pitar ou panetier, de même que la série descendante des seconds et des troisièmes logothètes, ves tiaires, postelnics, etc. *. Certes, il y a de grands avantages particuliers aux boyars de première classe. Mais il y a aussi les distinctions extérieures auxquelles on tient beaucoup. On embrasse respectueusement le pan de leur habit... Ils ont le droit de porter la barbe, de siéger au Divan ou au conseil du Hospodar, un bâton à la main, et d’y faire entendre leur mot (dont on ne fait d’ailleurs aucun cas) : les autres boyars n’ont ni la parole, ni le bâton, ni la barbe... Ils apposent au bas de la décision, sans discuter, sans même savoir au juste de quoi il est question, leur indéchiffrable et inimitable monogramme. En Moldavie, les rues n’étant point éclairées, le boyar de première classe a seul le droit de faire précéder la voiture par des coureurs porteurs de torches, c’est ce qu’on appelle « déployer un massala ! »...

Un protocole inflexible règle les relations d’une classe à 1autre. Un boyar de troisième classe baise humblement le pan de « 1an- térée » d’un boyar de la « protipenda », reste debout devant lui, le manteau serré timidement au corps, dans une attitude servile, et ne lui parle qu’en l’appelant; « Miséricordieux maître », « Ta Grandeur », « Ta Lumière » ou bien avec des mots grecs : « Eughenestate », « Eclambrotate », à quoi l’autre répond par ; « archonta » ou depuis quelque temps par « m o n c h e r »... Le boyar do deuxième classe baise la main de son supérieur et s’assied timidement sur le bord de la chaise. Entre égaux, on s’embrasse sur la barbe et on s’assied côte à côte sur le grand sopha, les jambes croisées à la turque. Dans les lettres, même protocole : le boyar de troisième classe écrit à son supérieur: « En baisant les pieds de Votre Grandeur, très humble et très obéissant esclave... », à quoi le grand répond : « A l dumnitale gata » (quelque chose comme : « votre dévoué » ; mot à mot : « votre tout prêt »). Il y a bien d’autres distinctions pour l’habillement, la manière d’être traité à la cour, etc. : la grandeur des « calpacs » ou des « işlics » était proportionnelle au rangs des boyars ; au palais, le boyar de première classe était pris par les bras et porté par des domestiques jusque dans la chambre du Iiospodar. Il était seul admis à lui baiser la main et à fumer avec lui, en prenant des confitures et du café... Quiconque est parvenu à ce haut degré oublie son origine. Les boyars grecs disaient tous descendre des empereurs du Bas-Empire ; les domestiques, de l’ancienne noblesse du pays, par fois des princese.

En attendant d’arriver, Je petit boyar se vengeait sur ses inférieurs des humiliations que lui faisaient subir ses supérieurs. Une vanité comme celle que nous venons de dépeindre ne va pas sans une grande humilité envers les grands et une grande arrogance envers les petits. « Petit envers les grands, et grand envers les petits », dit un proverbe du temps. Le nouveau boyar se fait saluer bien bas par les « logothètes ». Le logothète traite d’en haut les autres domestiques, lesquels, à leur tour, donnent des coups de fouet aux Tziganes.

Un deuxième trait du caractère des boyars ressort des faits exposés· C’est que cette classe ne fait rien, ce sont des parasites de la société. D’abord, la plupart n’ont pas de fonction. Ceux qui ont une place ne peuvent l’occuper qu’une année et se re posent l’année suivante. Ils se reposent même pendant leur année de service. On a des données précises sur la manière dont un boyar, surtout un grand boyar, passe son temps. Il se lève tard, va à la cour, où il passe le reste de la matinée, fait la sieste jusqu’à quatre heures. Puis, il se fait frotter les pieds, servir du café et des confitures, fume une pipe, sort à la promenade ou va rendre des visites. Dans l’intervalle, durant de courts moments il s’occupe des affaires publiques. La plupart des gens qui ont afîaire à lui viennent le voir à la maison, avant qu’il aille à la cour. Il passe quelques minutes à son bureau, à la « vornicie » à la « logothétie », à la « vestiairie », où, sur un divan les jambes croisées, et au plus vite, il signe de son monogramme indéchiffrable les papiers que lui offre le « calemgiu » ou chef de bureau, qui se tient debout devant lui, trempant la plume dans un encrier qu’il porte à sa ceinture, et profite de la somno lence ou de la hâte du grand boyar pour lui faire siguer ce qu'il veut·. Cette opération ne dure pas longtemps. Il a hâte de se rendre à la cour, de retourner chez lui ou d’aller à la promenade. Son « calemgiu » et les autres fonctionnaires de son ministère ne travaillent pas plus que lui : ils travaillent quand une affaire presse, quand ils en ont reçu l’ordre exprès, que le « grand Ιοgothète » ou « vestiaire » est là qui attend, ou encore, quand les intéressés leur font comprendre, par des arguments sonnants qu'ils doivent enfin s’occuper d'eux. Dans chaque ministère, il y a des affaires qui traînent depuis des années. Dans chaque départe ment des affaires publiques, règne un désordre inextricable. Cette incurie pour les affaires publiques s'étend peu à peu aux affaires privées du boyar. Les voyageurs du temps les admirent pour le don inimitable qu'ils ont de perdre tout leur temps, de passer toute leur vie à ne rien faire. Un boyar ne cultive jamais lui-même ses propres terres : il les afferme à des Grecs*. Jamais il ne va à pied. Dans sa maison même, par un mélange de vanité et de paresse, il se fait porter d'une chambre à l'autre par des domestiques ou des esclaves, qui ne laissent point ses pieds tou cher la terre et qui l'avertissent de temps en temps : « Ici, il y a un seuil, Votre Grandeur »*...! Les voyageurs sont étonnés de les voir passer des heures entières à fumer, buvant du café, I étendus sur leurs sophas, à se faire parfumer les habits et la I figure, à ne rien dire, à écouter le silence, à dormir *. Mais rester dans une inaction absolue n'est point compatible I avec la nature de l’homme. Les voyageurs n’ont guère connu I qu'un côté de la vie des boyars. Quoi que l'homme fasse, il faut bien qu’il fasse quelque chose, fût-il un grand boyar de la Mol davie ou de la Valachie. Quand il ne veut pas conduire son activité par sa raison, ce sont ses instincts, son imagination, bientôt ses passions qui se chargeront de la diriger. Ce que Ton appelle la paresse n'est qu’une activité entrecoupée, sans but, sans profit, une activité dans laquelle les mauvais côtés de la nature prennent le dessus. Et c’est pourquoi la paresse des boyars explique une grande partie de leurs défauts : elle explique leur sensualité. Comme qualité et comme quantité, on ne saurait rien imaginer de plus rafliné ni de plus complet qu’un dîner donné par un grand boyar *, et on a rarement vu des êtres plus passionnés, plus sen suels et plus Jaloux. Leur occupation favorite est de faire des visites aux belles boyarines : de déposer d’un air religieux leurs babouches au bas des escaliers, et de monter faire des commé rages à côté des belles, — qui passent des heures étendues sur des divans, — puis, de retourner, à reculons, reprendre leurs ba bouches au bas de l'escalier.

Quand ils ne font pas l’amour, ils font « les grands »: ils sortent, non point pour se reposer, ou se distraire, mais pour montrer leur équipage, leur « Arnàut », les diamants de leurs femmes. Quand ils ne sont ni à la promenade ni à l’amour, ils sont au palais, disant du mal les uns des autres, ou se tenant en cercle, toute la matinée ; ou bien encore, ils se querellent pour telle place, pour telle portion de terrain, pour telle femme de la ville *. Le nombre des procès que s’intentent les boyars les uns aux autres est devenu proverbial, et fait la fortune du Hospodar.

Il faut mentionner un troisième trait de leur caractère. Ces plaisirs que goûtent les boyars, cette oisiveté où ils se complai sent sont loin de les contenter complètement, et ne vont pas sans une grande dose d'amertume. Après la vanité et la paresse, il faut noter, comme trait caractéristique de l'esprit du boyar. {'inquiétude perpétuelle, dans laquelle il vit. En ceci, il se rap proche du paysan qu’il écrase, en lui enlevant sa dernière'obole, son dernier vêtement, sa dernière paire de bœufs, il n a pas su se rendre plus heureux que lui; il ne se distingue du paysan que par ses défauts, mais il n’a pas su arracher l'inquiétude de son âme. Un boyard qui n’est que noble, qui n’a pas de place, passe sa vie à intriguer pour en avoir une, à éprouver déceptions sur déceptions, au commencement de chaque année, quand on rail la distribution des places et à chaque nouvel avènement de hos- podar ·. Quant à ceux qui sont placés, ils savent bien que les fonctions ne durent qu'un an, il faut qu'ils en jouissent, il faut qu'ils se hâtent d’en jouir; les plaisirs que goûtent ces boyars sont semblables à ceux d’un condamné &mort dont on accomplit les derniers désirs. Parfois ceci cesse d’être une figure, pour devenir une triste réalité: il faut compter avec la cupidité des grands, les intrigues de ses collègues, l'arrivée d’un pacha rapace, une invasion éventuelle. Mémo en temps ordinaire qui peut être sûr, fût-il grand boyar et aussi rusé que possible, dans un pays où l’arbitraire règne en maître, dans un pays soumis au Turc? Les boyars sont partagés entre deux sentiments contraires : la vanité, qui leur fait tout faire pour « paraître », et la peur d’exciter la cupidité des grands. Un geste du Prince peut tout faire perdre : rang, fortune et tête même. Un firman est plus puissant encore. Aussi les loisirs que goûtent les boyars ne sont que des loisirs physiques ; leur âme est, au fond, toujours inquiète. Très souvent, quarante ou cinquante boyars réunis ensemble ne réussis sent point à se rendre gais les uns les autres : ils gardent tous un silence de mort et semblent d’une tristesse invincible ; ils ont Fair tous d’attendre le fatal cordon, et l’on entend à tout moment dire : Ici, mon père a été étranglé par l’ordre de la Porte, et là mon frère par ordre du Hospodar.

De cette incertitude, de cette peur qu’ils ont les uns des autres, de ce milieu où ils vivent, résultent encore d’autres traits de ca ractère : le goût de l’intrigue, une mobilité, une souplesse d’esprit remarquables. En d’autres circonstances, ces défauts pourraient devenir de grandes qualités... Ces circonstances se produiront-elles jamais? Les boyars sauront-ils employer un jour, pour le bien, cette souplesse d’esprit que leur crée l’incertitude ou plutôt leur propre faute? En attendant, c’est vraiment pour l’historien un objet de curiosité et de pitié que ces êtres à la fois primitifs et raffinés, vaniteux, oisifs, intrigants, qui font tout ce qu ils peuvent pour se rendre aussi malheureux que possible, et qui acceptent et se créent une existence absurde, dangereuse et ridicule.

§ 1. — Ce qu’on appelle l’« esprit public » n’existe que dans la classe des boyars ; c’est à eux du moins que l’on s’adresse, si leur opinion n’est pas toujours suivie. A l'intérieur et à l’extérieur, ils sont les seuls représentants du pays : ils entrent dans le divan du Hospodar, sont envoyés comme négociateurs à Constantinople, à Saint-Pétersbourg, à Vienne. Quand les Turcs sont mécontents d’un prince, c’est aux boyars qu’ils s’adressent, pour avoir un prétexte à sa déposition. De même, quand les Russes envahissent le pays, c’est d’eux qu’ils se servent pour ramasser de l’argent et des provisions, c’est sur les pétitions des boyars qu’ils fondent la plupart de leurs prétentions et qu’ils s’appuient pour rédiger les articles du traité après la guerre. Tout le sort politique des Principautés est donc, en apparence, tout au moins, entre les mains des boyars. Mais on comprend aisément quelle peut être l’attitude politique des êtres que nous venons de dépeindre. De leur psychologie privée découle nécessairement ce que Ton pourrait appeler leur psychologie officielle.

Toutefois il ne faut pas ici être trop sévère. Le passé n’avait point d’exemples à offrir au présent, et les nobles boyars d’au· trefois ne valaient guère mieux, au point de vue de l’esprit poli tique, que ceux du xvm· siècle. Même dans les temps où elle avait atteint le plus haut degré de gloire, l’aristocratie moldave et vaîaque n’avait pas su se rendre utile. Si on leur doit la fon dation des deux Principautés, s'ils ont empêché leur patrie de sombrer au milieu des ennemis de toutes sortes qui l’entou raient, ils sont responsables aussi d’avoir empêché leur pays de devenir une puissance et, à vrai dire, il n’est aucun des maux dont souffrent, au xvm· siècle, les Principautés, dont ils ne soient la véritable cause. Sans doute leurs descendants lisent avec fierté le premier texte des « Capitulations » (1392) avec la Sublime Porte, où cette puissance, repoussée avec perte par les princes de Valachie, ne réclame pour elle, en qualité de puissance suzeraine , que le faible tribut de trois cents piastres turques... Des traités analogues furent signés plus tard avec la Moldavie. Mais ces boyars d'ailleurs si vaillants, ne furent que d'égoïstes et d'imprévoyants politiques. La monarchie élective établie par eux fut la source de tous les malheurs. A chaque nouvelle élection de prince, les plus ambitieux recouraient à l’étranger, au Hongrois, au Polonais, au Turc. L'histoire de la Moldavie et de la Valachie est remplie de ces luttes continuelles pour le trône, accompagnées d'invasions. Les deux Principautés s’épuisaient toujours davantage dans ces luttes stériles. En vain le prince Etienne le Grand, qui avait lutté avec succès pendant son règne de près d’un demi-siècle pour l’indépendance de son pays, fit jurer aux boyars moldaves (1504) de reconnaître désormais, comme la Valachie, la suzeraineté de la Sublime Porte et de se tenir tranquilles. Ni Moldaves, ni Valaques ne suivirent ces conseils. Pendant plusieurs siècles on vit les deux Principautés traversées et mises à feu et à sang par ides armées étrangères, où se trouvait toujours quelque boyar mécontent. Si la Porte a pu amener peu à peu les Principautés à l'état de sujétion où nous les voyons à la fin du XVIIIe siècle, la responsabilité en retombe tout entière sur cette ancienne aristocratie. C’est encore à elle qu'on doit ces deux autres calamités : les hospodars phanariotes et les invasions russes. Dès le milieu du XVIe durant le règne du prince national Pierre Rareș, ils demandèrent déjà à la Sublime Porte de nommer directement le prince, espérant chacun influer par des présents ou des promesses sur le choix. Et ce sont eux encore qui, vers le milieu du XVIIe siècle, envoyèrent des moines à Saint-Pétersbourg, aux tzars Alexis (1674) et Pierre (1688), leur offrir la suzeraineté des Principautés. — Leur étroit égoïsme ne prit pas seulement la forme d’un amour-propre aveugle, mais aussi celui de l’intérêt matériel le plus mesquin. Après chaque bataille, ils exigeaient du Prince des conditions toujours plus dures pour le paysan et c’est l’un des princes les plus vaillants Michel le Brave (1593-1601), qui sanctionna définitivement l'asservissement du laboureur.

Du moins cette aristocratie avait pour elle la vaillance et l’indépendance du caractère ! Quelle grandeur est la sienne à côté de cette aristocratie de marchands et de domestiques qui devait lui succéder, à côté de cette aristocratie qui n’a jamais vu un champ de bataille ! — Les boyars du commencement du xvm· siècle, qui représentent déjà la décadence de l’ancienne aristocratie, ont encore quelque indépendance de caractère. Quand la Porte osa nommer le premier hospodar phanariote, les boyars valaques se refusèrent de le reconnaître, conclurent avec l’Autriche un traité copié d’après les anciennes capitulations avec la Sublime Porte, lui livrèrent le prince grec et lui confièrent, pour les besoins de la guerre, les clés du Trésor (1716). — Cinq ans auparavant, Pierre le Grand avait été étonné de trouver à Jassy tout un parti d'opposition, anti-russe, et avait conclu avec la Moldavie un traité bien plus doux même que la première capitulation.

Maintenant, plus trace d’opposition au « hospodar étranger ». La peur et l'intérêt guident seuls les boyars du XVIIIe siècle. Il y a toujours des mécontents, mais leur opposition est purement individuelle. Le Prince peut tout donner ou tout enlever ! Les boyars l'approchent en tremblant et dans l'attitude la plus servile; en ouvrant la portière, pour entrer à l’audience, ils font le signe de la croix et se recommandent à leur saint patron. Au commencement du siècle, presque toute la classe des boyars fit une opposition énergique au système d’hellénisation de l’enseignement... Mais, depuis que Constantin Mavrocordat a menacé les rebelles de ne plus leur confier les fonctions publiques, domestiques et anciens boyars se sont mis à apprendre le grec, à envoyer leurs fils dans les écoles grecques, à se servir du grec comme langue de salon. Ils sont trop heureux quand le Hospodar veut entrer en relation de famille avec eux; beaucoup de boyars indigènes marient leurs enfants à ceux des boyars grecs rien que sur un signe du Hospodar. C'est lorsque la situation politique du Hospodar commence à chanceler, quand ils n’ont plus rien ă attendre de lui, ou quand ils ont été « accablés » d’impôts, qu’ils se mettent à intriguer ou menacent « d’aller à Constantinople ! » S’il y a une partie de l’aristocratie ouvertement ou secrètement hostile au Prince, tous ont au fond les mêmes idées. Chacun déteste son voisin et convoite les faveurs du prince; si l’on se révolte, si l’on se plaint, ce n’est point parce que c’est un « prince grec »; c’est parce que c’est un tel prince.

Nous avons vu précédemment comment Nicolas Mavrocordat réclama pour les « Saints-Lieux » les terres avoisinant celles d’un « couvent dédié ». Ces terres appartenaient à la veuve d’un boyar indigène. L’affaire fut portée au Divan, où tous les divanistes l’approuvèrent. Mais sous le hospodar suivant qui fut, par hasard, un indigène, la boyarine porta plainte au Divan, et les divanistes, pour la plupart les mêmes que sous le hospodar phanariote, pour faire plaisir au maître du jour, réintégrèrent la boyarine dans ses terres. — On connaît d’autres cas de bassesse à l’égard des hospodars. Le prince I. Mavrocordat avait un « mucarel » (bail) de trois ans avec la Porte (1747). Des boyars du pays, envoyés pour affaires à Constantinople, peu avant l’expiration du bail, trouvèrent bon de procurer une surprise agréa ble au Hospodar et de lui acheter un nouveau « mucarel ». Malheureusement le Prince n’avait nullement envie de rester dans le pays. Quand les envoyés de la Porte se présentèrent pour percevoir le « mucarel » il leur envoya les boyars flatteurs chargés de chaînes. Le « mucarel » ne fut pas moins levé dans les villages, et en moins de deux jours ! Les pauvres paysans eurent à pâlir une fois de plus de la bassesse des grands boyars ! — Il y eut, vers 1733, pour des raisons que la Sublime Porte fut seule à connaître, un échange de hospodars entre les deux Principautés : le hospodar de Valachie, Grégoire Ghica, devait passer en Moldavie, le hospodar de Moldavie, Constantin Mavrocordat, en Valachie. Ghica, peu disposé à abandonner la Valachie, qui a toujours été la province la plus riche et la plus enviée, inventa d’accuser de malversations Mavrocordat. Celui-ci, pour se défendre, fit envoyer à Constantinople par des boyars une adresse certifiant sa bonne administration. Le changement allait donc s'accomplir. Mais Grégoire Ghica effraya si bien par des menaces ses futurs sujets de Moldavie, qu’il leur arracha une déclaration précisément contraire à la précédente. Les deux adresses arri vèrent à Constantinople l’une après l’autre. Bien entendu, la Sublime Porte n’en tint aucun compte.

L’opposition est aussi intéressée que les bassesses d’usage. Elle est provoquée, le plus souvent, par les impositions aux quelles les hospodars osent parfois soumettre les boyars. Une fois seize boyars de Moldavie émigrèrent en Crimée. De là ils envoyèrent une supplique à la Sublime Porte. « Le peuple étant serf » — y disaient-ils — « le flospodar s’approprie le service que les boyars sont seuls en droit d’exiger de leurs sujets, ce qui fatigue ces sujets et les fait émigrer dans la nouvelle Servie... ».

§ 8. — La conduite de ces boyars envers leur hospodar nous explique leur attitude vis-à-vis des puissances qui se mêlent des affaires du pays. Aucun principe ne les guide, tout au plus quelque préjugé. Ainsi, ils passeraient volontiers à l’Autriche, mais l’Autriche est une puissance catholique, « papiste », il vaut peut-être mieux rester sous les Turcs. En général leur politique extérieure est inspirée des mêmes sentiments que leur politique intérieure : la peur d'un côté, l'intérêt de l'autre. Ce sont surtout les Turcs qui leur font peur et rien n'égale leur bassesse devant eux. La peur du Prince est quelque chose de récent et, pour ainsi dire, d’acquis. La peur du Turc est une peur séculaire, presque instinctive et passée dans le sang. Elle est surtout enracinée chez les Grecs. A Constantinople, un garçon turc de cinq ou six ans bat et met en fuite quatre Grecs de dix ans. Devenus boyars en Moldavie et en Valachie ceux-ci continuent à trembler devant l’enfant turc, devenu pacha ou grand vizir. Quand les Turcs passent dans les Principautés, tout le monde, paysans, popes, petits et grands boyars, est dans la terreur. Ils savent tous qu’il n’y a point de condition ou «le rang qui les distingue aux yeux des Turcs, qu’ils sont tous des « raïas », des sujets, des esclaves. Ils tremblent d’exciter leur avidité, leur sensualité, de froisser leur amour-propre. Ils cachent leurs trésors, leurs femmes, ils se cachent eux-mêmes. En 1718, après une guerre heureuse, les Turcs, pour témoigner leur reprise de possession du pays, firent accompagner le hospodar provisoire, envoyé de Constantinople en Valachie par un pacha qui devait faire dans le pays acte d’autorité. Les boyars soumis s’approchèrent et baisèrent la main du nouvel élu, — mais il n’osèrent approcher leurs lèvres que du pan du manteau de I’effroyable Turc. — Un voyageur nous raconte qu’il causait très tranquillement avec un boyar moldave, lorsque arrive un janissaire turc. « Il produisit sur mon Moldave l’effet d’une tête de Méduse. Sturdza se lève, pâle et tremblant, reste debout, court ensuite chercher une pipe que le janissaire, qui s'était assis sur le divan, lui ordonne de lui apporter, et la lui présente presque à genoux » — Vers la fin du siècle (1799), au temps du Hospodar Hangherliu, le « capitan-pacha » ou ministre de la marine des Turcs, passant, avec sa suite, par Bucarest, exigea du hospodar qu’il fit venir au palais, à un dîner donné en son honneur, les grands boyars du pays avec leurs femmes. Ceux-ci n’osant point contredire le puissant Turc, dont ils soupçonnaient les intentions, se rendirent au palais du Hospodar, mais ils remplacèrent leurs femmes par leurs esclaves tziganes les moins brunes ou par des femmes de mauvaise vie qu’ils habillèrent du costume de leurs femmes. — Le même prince devait tomber, l’année suivante, sous le couteau des assassins envoyés par la Sublime Porte. Les boyars, disséminés dans le palais, accoururent bien aux cris poussés par la victime. Mais il suffit des deux mots magiques : « Firman, bré ! » hurlés par le chef des assassins, pour faire rentrer les poignards dans leur gaine et s’incliner respectueusement tous les grands. Quand les Russes ont envahi le pays et battu les Turcs, c’est vers eux que se sentent attirés les grands boyars. Mais cette fois ce n'est pas tant la peur que l’intérêt, qui les guide. Ceux qui sont en place veulent y rester; ceux qui n’y sont pas veulent renverser ceux qui y sont. Après chaque victoire des Russes, les boyars viennent leur offrir leurs hommages; ils font, en leur honneur, de mauvais discours, de mauvais vers, leur jettent des fleurs, illuminent la ville. Dès qu’une armée russe apparaît dans les Principautés, on les voit tous, de quelque parti qu'ils soient, accourir au camp. Maltraités, insultés, menacés en plein Divan, ils viendront le lendemain, in corpore, rendre visite aux géné raux « pour les remercier de l’honneur qu’ils leur ont fait », ils deviennent un jouet entre les mains de l’étranger. Autant ils sont rusés pour leurs affaires privées, autant ils sont naïfs quand il s’agit d’intérêts communs. En 1770, ils se laissèrent persuader d’aller se prosterner, à Saint-Pétersbourg, aux pieds de Catherine II et de lui soumettre les Principautés. Ils acceptèrent tout, contre les intérêts du pays et, sans s’en apercevoir, contre leurs propres intérêts... Les chefs des armées russes se moquèrent d’eux ; avec des mots et des flatteries, ils leur firent tout signer : qu’ils adopteraient les lois russes, qu’ils payeraient des impôts, qu’ils entretiendraient — à leurs dépens — un corps d’armée russe de douze mille hommes !! — Ne leur avait-on pas dit à l’oreille, que « la tsarine était leur libératrice », qu’un général russe allait les habiller de l’habit nobiliaire » (caftan) et que, surtout, les fonctions publiques allaient « leur être confiées à tous, à tour de rôle » ? Pour achever, citons encore cette histoire qui montre la cor-

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fléchir au boyar : il faut qu’il profite de sa fonction aujourd’hui, de son argent demain; il faut qu’à un an de pillage succède un an de luxe car on doit ramasser vite et dépenser vite. Supposons un être exceptionnellement bon et réfléchi, qui voudrait mener une existence honnête. Il ne le pourrait pas. Si ce n’est pas vous qui volez, ce sont les autres. Il n’est pas permis, il n’est pas possible d’être honnête. Personne ne vous saura gré de votre honnêteté, et d’autres, moins scrupuleux et plus habiles, se chargeront de faire dix fois pis. — L’habitude de se soumettre à tout joug, la conviction qu’il faut faire avant tout ses affaires, passent ainsi de père on fils. Pas d’opposition au Hospodar : c’est jouer sa tête. S’opposer à la Turquie ou à la Russie, quand elles sont à tour de rôle, toutes-puissantes? C’est absurde, ridicule, fou. Il faut être un scélérat ou mourir!...

Enfin cette noblesse est confinée dans le pays, disons mieux, dans la capitale. Elle n’a jamais eu d’autres exemples que celui d’une administration tyrannique ot pillarde et que celui des envahisseurs. « Le droit du plus fort » s’enracine de plus en pins dans les esprits et dans les cœurs. Défense est faite au boyar de se recueillir de temps à autre dans la solitude, à la campagne. Ils pourraient, sous ce prétexte, se sauver à Constantinople et se plaindre du Hospodar. » Tout voyage, toute correspon dance avec l’étranger sout interdite. Il ne leur est même pas permis, le plus souvent, de sortir de la résidence bospodariale, pour visiter leurs terres. Ils ne savent donc point comment les choses se pussent à l’étranger, ils ne savent même pas comment elles se passent dans leur propre pays.

Tout cela explique les vices des boyars. — A côté de tous leurs défauts hérités ou acquis, ils n'ont gardé qu’une seule vertu qui étonne les voyageurs. Cette vertu, tout orientale, qui découle en partie de leur vanité, et expliquera plus tard l’introduction rapide de tant d’idées nouvelles, — c’est l ’hospitalité pour l’étranger.