Share on Twitter Share on Facebook

LIVRE III Premiers résultats de l’influence française

§ 1. — Avec le réveil du sentiment latin, l’influence française en Roumanie était destinée à entrer dans une nouvelle phase qu’on pourrait appeler la phase active ou consciente. Mais avant d’en entreprendre l’étude, il est bon de nous arrêter un moment sur le seuil de l’époque que nous allons quitter et de nous demander en quoi les Roumains différent déjà de ce qu’ils étaient sous les premiers Phanariotes, et dans quel état d’esprit ils vont aborder l’ère nouvelle ?

Les plus inattendus, peut-être, de ces premiers résultats furent les résultats littéraires. Les grands boyars de Bucarest et de Jassy, les boyars à barbe, se mettant à lire, il y en a même parmi eux qui se mettent à écrire, et dans leur langue. Quelle que soit la nature des livres qu’ils lisent, quelle que soit la valeur de ceux qu’ils produisent, le phénomène est intéressant et indique, a priori, un progrès. Vingt ou trente ans avant, le boyar aurait mis toute sa vanité à montrer en public ses beaux équipages ou ses fourrures, il aurait employé tous ses loisirs à ourdir quelque intrigue, à surveiller ses maîtresses, ou, tout simplement, à rester étendu sur son divan. On est heureux de la voir sortir peu à peu de ses occupations frivoles, de sa torpeur. On se le représente encore allongé sur on divan, mais un livre à la main, ou même déjà assis sur une chaise, devant son encrier. Voilà, au moins, autant de moments où il aura roulé dans son esprit autre chose que des combinaisons pour pressurer ses paysans, où il ne se sera querellé avec personne, ni humilié devant personne... Peut-être à la vérité ne lit-il, et, surtout n’écrit-il que par une sorte de vanité nouvelle. Peu importe encore, pourvu que ce travers ne fasse de mal à personne, et que le mouvement ne continue... L’enfant, qui n’apprend aujourd’hui ses leçons que pour briller et en vue des récompenses, travaillera demain pour l’amour seul de l’étude.

Nous le savons : ou n’avait guère lu, dans les Principautés, au XVIIIe siècle. Ce siècle marque la décadence intellectuelle des Roumains, en même temps que leur décadence morale et politique. Les exigences toujours plus dures de la lutte pour la vie, l'absence d'enseignement national, le mépris profond témoigné par les Phanariotes pour la langue du pays, toutes ces causes devaient empêcher le développement d'une littérature roumaine. Le XVIIIe siècle n’aurait eu pourtant qu’à continuer le mouvement intellectuel du siècle précédent. None avons vu, en effet, comment, grâce à la propagande calviniste en Transylvanie et à la propagande jésuite en Moldavie s'étaient formés toute une série d'écrivains religieux et de chroniqueurs. — Sans partager l'enthousiasme immodéré de la plupart des historiens de la littérature roumaine pour ces premiers écrivains du XVIIe siècle, sans affubler leurs noms d'épithètes outrées et sans leur rendre Ie mauvais service de comparer leurs modestes essais à tout ce que les littératures européennes ont produit du mieux dans leur maturité, — nous croyons que cette littérature roumains de la première heure, surtout la littérature historique, et principalement celle des chroniqueurs moldaves, avait assez bien rempli sa tâche et frayé sainement la voie aux écrivains ultérieurs. — Certes, il y a encore bien de la naïveté chez ces premiers chroniqueurs, comme chez les Villehardouin et Iss Joinville de toutes les littératures; des considérations patriotiques et parfois des préocupations religieuses outrées leur font souvent cacher ou interpréter d’une manière étrange les événements historiques. Au point de vue de la forme, il est vrai que la langue roumaine montre souvent en leurs mains toute la raideur, l'obscurité et la prolixité d’un style inexpérimenté. Mais à côté de leur naïveté, on est surpris de découvrir en eux une sorte d’esprit critique, ils discutent les textes dont ils se servent, ils n’en prennent que ce qu’ils croient vrai, ils justifient leur choix. Leur partialité même, sortie d’un patriotisme ardent, cherche à se racheter par l'émotion sincère qui anime leur récit. Puis, au milieu des gaucheries inévitables de leur style de débutants, on est étonné de trouver un certain sentiment de l’art : le choix du détail caractéristique, le don de faire voir les hommes et les choses, le souci de varier la narration, tantôt par un portrait ou par une description pittoresque, tantôt par une image poétique ou par une réflexion morale. Enfin, en lisant les œuvres des trois plus renommés d’entre eux, Grégoire U reki (1590-1646), Miron Cos t i n (1633-1690) et Ni colas Cos t i n (1660-1712) : « Les princes du pays moldave et leur v ie », « la Chronique du pays moldave, depuis Aaron le vaïvode où l’a quittée Ureki le vornic » et la Chronique du paye moldave depuis Étienne le vaïvode, où s’est arrêté Miron Costin le logothète », on a l’impression d’un tout homogène. Tant au point de vue du contenu qu’au point de vue de l’inspiraion. C’est le même esprit qui circule d’un bout à l’antre, c’est la même intention qui a guidé la main des auteurs, et l'ensemble de leurs œuvres forme comme une seule histoire de la Moldavie, depuis « Ia Fondation » (milieu du XIVe siècle) jusqu'aux premiers Phanariotes (1711).

Mais ce qu'on ne saurait surtout oublier chez ces vieux chroniqueurs, ce sont ces deux grandes qualités qui ne se retrouveront plus dans la suite : la connaissance approfondie des langues, des littératures et de l’histoire des peuples qui entourent le peuple roumain et avec lesquels il a toujonrs vécu an contact, — et le souci de la forme. Certes, Ies jeunes historiens roumains du XIXe siècle ont une instruction autrement approfondie que celle que pouvaient fournir les jésuites polonais d’il y a deux ou trois siècles aux premiers chroniqueurs moldaves : mais combien y en a-t-il qui sachent le polonais, Ie vieux slavon, Ie hongrois? qui sachent même le latin aussi bien que les vieux chroniqueurs, élèves des Jésuites? Et, d’autre part, combien y en a-t-il qui aient autant qu’eux le souci d'exprimer le résultat de leurs recherches sous la forme la plus artistique et la plus vivante ? Au contraire, en dépit de sa raideur et de tous les défauts inévitables d'une langue dans l’enfance, le style des vieux chroniqueurs porte les traces d’un effort artistique, et leur phrase a parfois l’harmonie et la majestueuse virilité de la phrase latine.

Quelle fut l'origine de ces pays et des peuples moldave et valaque, et de celui qui habitant les pays hongrois porte encore aujourd’hui le même nom de Roumain ? — dire d’où ils sont venus dans ces contrées de la terre, devant cet effort, pendant longtemps a balancé notre pensée. Prendre cette peine après tant de siècles écoulés, depuis la toute première fondation de ces pays, depuis Trajan l’empereur de Rome, alors que plusieurs centaines d’années se dressent derrière, cela effraye la pensée ! Mais, d'un autre côté, laisser ces choses non écrites et sous de graves injures notre peuple accablé par bon nombre d’écrivains est à mon coeur grande douleur! Elle a triomphé la pensée de me mettre à ce travail et de révéler ce qu’a de particulier notre peuple, de quelle source et de quelle race sont les habitants de notre pays de la Moldavie, ainsi que ceux du pays de le Valachie, ainsi que las Roumains qui, comme je l'ai dit plus haut, habitent les pays hongrois (car ils forment tous la même famille, ayant la même date historique),et de montrer d’o sont venus leurs ancêtres sur ces terres, sous quel nom ils les ont d’abord colonisées, et depuis quand nous nous sommes séparés et avons pris ces noms divers de Moldaves et de Valaques; dans quelle situation se trouve actuellement la Moldavie par rapport à ces anciennes frontières. — Quelle langue y a-t-on parlé depuis le commencement jusqu’à nos jours? Qui sont ceux qui ont habité ces terres avant nous ?... et sous quel nom?... Que de tous cela soit connu ! (Miron Costin, Livre pour la première fondation des pays roumains. Lettre au lecteur).

Il y a là des germes de bonne littérature qui aurait pu se développer au XVIIIe siècle, et qu’on a laissé dépérir. Sous les Phanariotes, le grec envahit les salons, l’administration, les écoles, en grande partie le service religieux. La langue roumaine se réfugia dans les campagnes, dans les actes des quelques commerçants indigènes... Le nombre des publications est, à Ia vérité, bien plus grand qu’au siècle précédent, mais ce ne sont guère que des Vieux et des Nouveaux Testaments, des Psautiers, des Evangiles, des Actes des Apôtres, des livres d’Heures, des „Minées”..., — le tout traduit du slavon ou du grec. Ces livres ne sont jamais lus, on en fait cadeau aux prêtres, les grands boyars les achètent par habitude, par devoir ou par vanité ! A part cela, rien! A peine si deux ou trois fois dans le siècle, quelque boyar s’avise de rédiger une courte chronique de son temps, où il vante le règne de son maître dans un manuscrit qu’il fait circuler à dessein, ou bien l’accuse de tous les crimes dans un manuscrit qu’il cache soigneusement. Mais ces écrits, heureusement aussi courts que rares, sont dépourvus, à tous les points de vue, de valeur: ni sincérité, ni vérité historique, ni imagination. La langue même, toute pleine de vocables étrngers grecs, russes et turcs, est devenue incompréhensible.

Trois noms surnagent pourtant que les historiens des lettres roumaines accablent d’éloges outrées: celui du Hatman moldave Jean Neculce (1672-1744), celui du dernier prince indigène de Moldavie, Démètre Cantemir (1673-1723), et celui du grand Ban de Valachie, que nous connaissons déjà, Ienăchiță Văcărescu (1740-1799). Mais le dernier ne mérite à coup sûr cet honneur ni pour l’Histoire de l’Empire Ottoman, ni pour ces vers, plus mauvais encore, ni pour sa Grammaire qui n’a d’autre valeur que d’être une des premières en date. Pour Jean Neculce, qui écrit tout au commencement du siècle, par sa date, par sa langue, par sa qualité de chroniqueur, par son patriotisme, il se rattache plutôt au mouvement littéraire du XVIIe siècle. Quand au prince Démètre Cantemir, membre de l’Académie de Berlin, auteur d’une Histoire de l’Empire ottoman qui a eu l’honneur d’être traduite en plusieurs langues, — sa vie s’est écoulée au milieu d’un monde de savants à Constantinople et à Saint-Pétersbourg, il n’a passé que quelques mois dans son propre pays et il en ignorait presque la langue (car il a écrit ses plus importants ouvrages en latin, en russe ou en grec) ; c’est plutôt une individualité à part et en dehors de son siècle, sinon même de toute l’histoire de la lit térature et de la pensée roumaines.

Considéré avec impartialité, le XVIIIe siècle marque bien en réalité pour les Roumains une ère de décadence intellectuelle. Les seuls écrits qui le caractérisent sont des traductions d’œuvres religieuses et quelques rares et mauvais manuscrits de chroniqueurs plats ou rancuniers. L'histoire de la littérature ne s’occupe pas de pareilles productions. De même qu'on ne saurait appeler peinture toutes les combinaisons de lignes jetées au hasard sur la toile depuis le commencement du monde, de même on ne saurait appeler littérature tont ce qui est écrit. Après des débuts pleins de promesses, au XVIIe siècle, la littérature roumaine, a l’époque où nous sommes, avait depuis longtemps vécu.

§ 2. — Pour ressusciter cette littérature morte, il fallait une sorte de miracle. La Roumanie le dut à l'influence de la civilisation occidentale et particulièrement de la civilisation française vers laquelle tant de circonstances diverses poussaient les esprits dans les deux Principautés. Ce fut une nouvelle existence qui commença pour les lettres roumaines. Les essais du début de ce siècle, traductions ou imitations du français, pour la plupart, n’ont guère plus de valeur littéraire que les productions du XVIIe siècle. Mais au point de vue psychologique, ils sont plus curieux, car on y sent déjà un certain effort vers quelque chose de nouveau qui se développera dans la suite.

Pendant longtemps encore la pensée et la langue littéraires roumaines resteront imprégnées d’éléments français. Disons-le nettement : c’est la littérature française qui a créé la littérature roumaine du XIXe siècle. Comme la Renaissance italienne a fait dévier la littérature française de son ancienne voie, de même la littérature française devait créer une nouvelle littérature roumaine complètement différente des chroniqueurs et écrits religieux du XVIIe siècle, — et dans la courte histoire des lettres roumaines, comme dans la longue histoire des lettres françaises, il devait y avoir deux littératures inspirées par deux sortes d’esprits entièrement distincts.

Ce fut la vue des livres publiés eu Transylvanie qui, semble-t-il, donna le signal de la renaissance. Cette littérature d’outre-mont excita chez les boyars des deux Principautés une sorte d'émulation. Mais comme ils étaient moins instruits que les Transylvains, moins habitués à la réflexion et an travail suivi, ils n’osèrent se lancer dans des travaux originaux d’histoire ou de philologie. Ils se contentèrent d'imiter ou de traduire. Ce ne furent point les Transylvains qui leur donnèrent l'idée de puiser dans la littérature française : il n’est même pas sûr que les plus illustres d’entre eux sussent le français. Le philologue Paul lorgovici, qui avait passé quelques années à Paris, devait le savoir. Klein avait traduit le Bélisaire de Marmontel et une partie de L’histoire ecclésiastique de Fleury, mais il n’avait jamais songé à faire circuler ces manuscrits. Quant à Şincai, les sources françaises sont si rares parmi les innombrables références de sa Chronique qu’on peut se demander s’il les a lues en original, — et pour Pierre Major, son ignorance du français semble certaine, car sa traduction du Télémaque fut faite sur un texte italien. Mais si les Transylvains ne poussèrent pas directement les écrivains moldaves et valaques vers l’imitation des lettres françaises, l’effet fut le même, car ce fut sur des esprits imbus de civilisation française que vint agir leur exemple. Cest ainsi qu’en littérature, comme en toutes choses, les Roumains ne gardèrent du contact avec les Grecs et les Russes que les idées latines et françaises, et ils ne s’adressèrent pour leurs traductions ou imitations qu’à la littérature française.

Quels furent, pour commencer, les livres français qui furent lus ou traduits ? Le boyar de la fin des règnes phanariotes aime beaucoup la lecture, mais il lit sans choix : tout ce qui est français, en fait de livres, comme en fait de modes jouit, à ses yeux, d’un prestige inattaquable : tout ce qui vient de France est marqué, aux yeux du grand boyar, du sceau de la perfection. Les livres qu’on lisait alors sont souvent des livres tont à fait inconnus aujourd’hui, dont le lecteur fera pour la première fois la connaissance ici. Parfois même on a oublié de nous laisser le nom de l’auteur. On pourrait peut-être dire que la préférence des boyars était pour les auteurs doucereux du milion du XVIIIe siècle, Piron, Dorât, Florian, Marmontel, — et pour les auteurs étrangers traduits en français qui leur ressemblent : Pope, Young, Gessner— Il est à remarquer que bon nombre d’auteurs français furent lus d’abord en grec et même traduits de cette langue : ce fut le sort des Conte s moraux de Marmontel, du Discours sur l’inégalité de Rousseau, du Tartufe de Molière, de Jules Cesar, Mérope et Zaïre de Voltaire, de l’Atala de Chateaubriand, et même de Logique de Condillac et des Considérations de Montesquieu. Presque toutes les traductions ou imitations des auteurs français sont faites par de grands boyars et nous sont restées en manuscrits. Cela semble prouver que le goût de ces productions ne sortait guère de la classe aristocratique. Mais comme on possède souvent plusieurs copies d’une même traduction, il est certain que le goût en était assez répandu dans cette classe. Lire les auteurs français en traductions devint bientôt, aux yeux des contemporains, comme une preuve de patriotisme. « Mon père, — nous dit le nouvelliste Negruzzi, dans ses Mémoires, — ne laissait pas paraître un calendrier sans se le procurer le premier, aucun livre d’église sans l’acheter, aucune traduction sans se la faire recopier ». Ces livres étaient contenus, parait-il, dans une grande malle étalée orgueilleusement dans le couloir d’entrée pour que tout lemonde pût la voir. Negruzzi nous donne le catalogue d’une partie de cette curieuse bibliothèque :

Imprimés Manuscrits

Les Vies des saints.

La Mort d’ Abel (poème de Gessner).

N uma Pompilius (roman de Florian).

La Passion de N .S . J.-C ., en vers.

L’Histoire d’Arghir et d'Hélene.

L’Histoire de Pierre Major.

Les Aventures des Français et leurretour de Moscou.

Le Talmuld juif,

etc.

La Chronique de Nicolas Costin.

Les Chevaliers du Cygne (roman, trad. d’après Mme de Genlis).

L’investissement de la ville de Rochelle (ibid.)

Lentor, tragédie en vers (trad, d’un auteur inconnu).

Sapor, ibid.

M athilde (roman, trad, d’après Mme Cotin).

Manon Lesco (sic), roman.

Tarlo ou les étrangers en Suisse, ibid.

Zelmis et Elvire, ibid.

Les Pensées d’Oxenstie rn, etc.

On ne saurait donner une image plus fidèle de l’état de confusion où se trouvait l’esprit d’un grand boyar du temps du temps, du mélange curieux de ses goûts, de son niveau intellectuel et de ses tendances. Le nouvelliste Negruzzi ne nous fait malheureusement pas l’inventaire complet de tous les livres de la malle, — nous voulons dire de la bibliothèque paternelle. On s’aperçoit seulement que les « manuscrits », c’est-à-dire les traductions du français y occupent la plus grande place.

Ce chaos a pourtant son ordre, cette masse innombrable et confuse d’œuvres françaises qui amusaient et intéressaient tant les boyars du commencement du siècle, forme une suite assez logique, — il suffit de considérer avec attention la date de chacune de ces productions. On se trouve en présence d’un cas curieux de l’évolution des genres et d'un cas plus curieux encore de l’évolution de l’esprit. On est étonné de découvrir comment les boyars du temps qui s’occupaient de littérature surent franchir, en moins d'un demi-siècle, tout la longue distance qui sépare ces deux genres littéraires extrêmes : le genre austère de la théologie pure, le seul dont les boyars avaient connaissance vers le milieu du XVIIIe siècle, et le genre captivant du roman passionnel qui faisait leurs délices dans la première et la deuxième décade de notre siècle.

Une seule exception trouble cette suite. Il paraît que, soit à cause du sujet, qui en faisait presque une œuvre grecque, soit à cause de l'intérêt de la narration, bien faite pour captiver des esprits enfantins, soit enfin à cause de la pureté et de la clarté de la langue, le Télémaque de Fénelon fut le premier livre français mis entre les mains des fils des boyars par leurs précepteurs. L'Académie roumaine en possède une traduction manuscrite, sans nom de traducteur, datée de 1772 ! Outre la traduction qu'en fit Pierre Major, d’après l’italien, en 1807, on en connaît encore deux autres traductions, imprimées en 1831, en 1852, sans compter les traductions grecques contemporaines de la Révolution, qui durent se répandre rapidement parmi les boyars grecs.

Si l’on néglige cette exception, d’ailleurs facilement explicable, on peut reconnaître une suite logique dans la série des traductions et imitations du français au début de ce siècle.

Nous avons vu que le XVIIIe siècle n’avait guère connu en fait de livres imprimés roumains que les livres d'église. Ce fut le point de départ. On n'essaya de traduire, pour commencer, que des livres se rapprochant, autant que possible, par leur contenu, des livres d'église. Les livres de morale dogmatique ou appliquée, de philosophie religieuse ou morale fixèrent tout d'abord l’attention. De tous ces livres, celui qui excita le plus vif intérêt et que l’on jugea le plus digne d’être traduit dans la langue du pays, fut un petit opuscule peu connu, écrit en français par un auteur suédois, les Pensées sur divers sujets avec des réflexions morales, du comte d'Oxenstierna (Gabriel Thureson, 1641-1707), l’homme d’Ëtat bien connu. Il se compose de réflexions sur la tristesse, sur la solitude, sur la colère, sur la science, sur la religion, sur César, sur Pompée. Après le Télémaque, ce fut l'ouvrage français qui eut le plus de succès dans les Principautés. On a trouvé bon nombre de copies manuscrites de sa traduction, toutes sans nom de traducteur : l’une datée de 1784, une autre de 1783, écrite de la main d’un certain archidiacre Isaac, une troisième sans date, une quatrième sans date et inachevée. — C’est vers la même époque (vers 1787) qu’un autre archidiacre, du nom de Gherasim, de l’église métropolitaine de Jassy, éprouva le besoin de traduire d’un auteur inconnu, un livre fort curieux: Le mystère des Francs-maçons, où l’on défend la religion contre les Francs-maçons. C’était précisément en 1787 que le grand Patriarche de Constantinople avait anathématisé ceux qui se laisseraient séduire par les athées, « papistes », comme Voltaire. — Un troisième opuscule, d’aussi peu de valeur que le précédent, mais aussi significatif pour l’état des esprits, Une histoire morale et très intéressante (sic) fut traduite d’un auteur également inconnu par un certain Étienne Stârcea, qui s’intitule: « l’auteur des travaux pénibles » et nous apprend qu’il entreprit ce « travail pénible » (caznă) sous le règne d’Alexandre Mavrocordat (1786-1788).

On le voit déjà: on ne veut plus de morale pure. Il faut un petit récit pour la faire passer. Désormais c’est ie récit qu’on va rechercher dans les ouvrages français, ce sont les Contes morau x ou philosophiques qu’on traduira de préférence. Il faudra un très pieux Moldave, aimant son pays et désirant le voir « glorieux et connaisseur dans les sciences » pour nous donner la traduction d’un ouvrage français, nommé Hrison Engolpion, où l’on apprenne encore des vérités profondes, mais un peu austères comme : « On ne trouve nulle part le bonheur sur la terre »; ou « Le diadème qui ceint le front des grands est orné d’épines qui piquent » ; et dont les chapitres portent les titres un peu abstraits « Sur le bonheur », « Sur les troubles et l’inconstance de la vie », « Sur l’sssence de Dieu », etc. — Le genre aride que se choisit le « pieux » traducteur moldave était démodé depuis une vingtaine d’années. La vogue était au conte moral. Déjà en 1794, le métropolitain de Moldavie lui-méme, Jacob, donne l’exemple en traduisant Critil et Andron iu s, histoire de deux hommes: l’un, Andronius, qui vit comme les bêtes; l'autre, Critil, véritable homme de bien. Le hasard les fait se rencontrer, et Critil tire Andronius de son aveugle bestialité, en lui montrant la grandeur de Dieu. — Ce qui est curieux, c’est que le traducteur nous cache non seulement le nom de l’auteur, mais son origine. Avait-il peur au moment de la Révolution d’être accusé de tendances peu orthodoxes? Toujours est-il qu’il annonce son conte comme traduit du grec et orne sa première page d’un beau calice. Mais aucune bibliographie néo-hellénique ne signale le livre en question, et, malgré son calice orthodoxe, la langue du traducteur le trahit. Ce n’est certainement pas le grec qui lui a inspiré l’emploi de termes comme curiozită, madamă, ambră pour dire juste ce que l’on entend en français par les mots curiosité, madame, ambre, — ce n’est pas le grec qui lui a dicté l’emploi de la préposition de là où la langue du pays se sert tout simplement du radical avec l’article au génitif postposé, — ce n’est pas enfin le grec qui lui a suggéré des constructions étrangères au génie de la langue roumaine et répondant mot pour mot aux gallicismes c'est par cette raison que, c'était en vain que, c’est par l’ organe de la parole que les hommes s'entendent.

Mais un métropolitain est cru sur parole, surtout par des contemporains ignorants et peu fervents, — l’on accueillit avec empressement ce nouveau genre littéraire, comme béni par le métropolitain. On s’adressa à des auteurs réputés célèbres pour le Conte moral, et que l'on crut trop grands pour nous en cacher dorénavant les noms : les Grecs du pays montrèrent de la préférence pour Marmontel, les boyars moldo-valaqucs pour Florian. Ce dernier régnera en maître pendant des années dans les Principautés. Ou s’arrache des traductions de sa Galathée (manuscrit de 1813) et de son Numa Pompilius (imprimé à Buda en 1820).

Marmontel! Florian! Voilà les deux noms qui présidèrent au réveil littéraire en Roumanie! On ne peut s'empêcher de sourire. Florian surtout, cet auteur doucereux, sensible et déclamateur, moraliste sans croire un mot des maximes qu’il étale, admirateur des anciens qu’il avoue naïvement n’avoir jamais lus que dans des traductions ! Qu'on lise avec toute l’indulgence et la patience possibles sa Galathée, son Numa Pompilius, ses Pastorales, ses Idylles, tout ce que l’on a traduit ou non en Moldavie et en Valachie..., pas l'ombre d'une idée, pas l’ombre d’un sentiment vrai. — Mais cet auteur qui n'a certainement pas mérité le quart d'heure de célébrité dont il a joui dans son pays, était presque du niveau intellectuel d'un grand boyar de la Moldavie et de la Valachie du commencement du siècle, et, somme toute, il n’aura pas passé sur la terre inutilement.

Son âme pure comme l’azur ne distinguait pas ses plaisirs de ses devoirs... Je sais bien que Schélérazada est trop belle pour se soucier d’être raisonnable, je n’ignore pas qu'avec un si joli visage, on peut se passer du sens commun.
L'alouette déjà perdue dans les airs se faisait entendre sans être aperçue; le rossignol, fatigué d’avoir chanté toute la nuit, se ranimait pour saluer le jour; la tourterelle et le ramier répondaient pur des plaintes au chant joyeux du pivert; les fleurs exhalaienttous leurs parfums; les poissons, etc., etc.

De pareilles phrases presque sans contenu jouissent de ces qualités tout orientales de noblesse, de douceur, étaient justement faites pour être comprises, admirées, traduites pur les anciens élèves des émigrés. Claires, vides, puériles, carressantes, elles remplissaient juste les conditions requises pour fournir des textes de versions françaises aux grands boyars débutants. Un siècle entier d'ignorance et d'oppression leur avait fait perdra toute nation du vrai et du faux, et n’ayant jamais connu la véritable antiquité, ils pouvaient aussi bien accepter celle de Florian que celle de Fénelon. Ils furent donc sincères dans leur admiration puur cet auteur. — Florian était de plain-pied aver l’état des esprits et du goût dans les deux provinces roumaines, — il servit en quelque sorte d’instituteur auprès de ces grands enfants en littérature qu’étaient les boyars moldaves et valaques dn commencement du siècle. Ils n'auraient peut-être rien pu comprendra de plus élevé ni de plus profond. Il leur fallait quelque chose qu’ils pussent lire sur leurs divans, sans se casser la tête. — Peu à peu, il leur donna le goût d’autres productions, ressemblant tout d’abord aux siennes : les romans moraux et sensibles de Μme de Genlis : Les chevaliers du Cygne, L’investissement de la cité de Rochelle, — ou bien le Poème sur la Mort d'Abel de Getsner (traduit en 1818), puis les petits romans dont on a oublié encore de nous dire les auteurs : Alexis ou la Maison de la Forêt, Tarlo ou les Étrangers en Suisse, Zalmis et E lvire, Le Voyage de Cox.

Mais on le voit : Florian lui-même n’avait servi que de prétexte à cette évolution qui s'opérait dans le goût des boyars. Leur goût avait fait un pas de plus. On avait hâte d’armer au récit tout pur, d’où la morale est bannie. La Gala th ée elle-même avait fait soupçonner le nouveau genre. On e'émancipa encore, on découvrit dans les écrits français du temps an autre amour que l’amour platonique des écrits moraux, et c'est ainsi que l'on passa tout d’abord à Manon Le sco (manuscrit de 1815), puis à l’Histoire de Soa m ond, t i rée d u Dé c amér on de Fra nc e (?) (1815), enfin à l’Histoire des plus charmante s amour s d e Paris (1819), dont on a oublié, comme toujours, de nous révéler l’auteur.

Le traducteur enthousiaste de la plupart de ces productions de moins en moins morales, mais douces, faciles, pleine de sensiblerie, ornées d'illustrations dans l'original, fut le fameux vornic de Moldavie Alexandre Beldiman, membre du „Parti National », qui avait appris dans son enfance le français et le grec mieux que sa propre langue. Il est connu surtout pur le ridicule qui s'attache à son nom pour l'interminable épopée en 1266 vers, où il essaiera plus tard de dépeindre la „Tragodie, ou, pour mieux dire, le triste accident arrivé à la Moldavie en 1821, à cause de la Ressurection des Grecs”. C’est un long et enuyeux article de journal, en vers boiteux, dont aucune prose n’a jamais atteint le degré de prosaïsme, et qui n'est amusant que par la conscience qu’a l’auteur de la difficulté de l'entreprise et de sa propre incapacité. Il pousse à chaque instant des cris d’impatience et de découragement: « Mais est-ce difficile ! » — „Mais je ne saurai jamais dire cela en vers ! » — « Mais ici, j’aurais besoin de faire parler à ma place Héraclite ou Young ». — Et il finit son poème, en promettant de continuer le récit des événements dans un autre travail :

Mais non plus en vers, car cela demande du temps, et c’est pénible.

Quand il était plus jeune, avant la Révolution de 1821, et que, au lieu d’aborder des sujets de la taille d’un Héraclité ou d’un Young, il se contentait de traduire en prose son cher Florian, le « très savant boyar Al. Beldiman » — c’est ainsi qu'il croyait devoir s’appeler lui même ,— était cependant moins ridicule, et la langue roumaine lui doit quelque reconnaissance de ses efforts parfois heureux. Le traducteur a du reste une nette conscience de ce qe’ou lui devra, peut-être même s’exagère-t-il la portée de ses bienfaits, quand il écrit sur la couverture de chacune de ses traductions, cette formule presque invariable :

« ... faite par celui qui a une inextinguible ardeur pour l’avancement du peuple roumain, le très savantboyar Al. Beldiman »

§ 3. — Mais continuons à suivre l’évolution. Une fois arrivé au roman pour qui plaît par ses péripéties, ses personnage et Ies sentiments qui s’y manifestent, il n’y a plus qu’un pas, d’un côté jusqu’à la poésie lyrique, expression dernière de Ia littérature personnelle, de l’autre jusqu'au théâtre, qui n'est plus que de l’action et laisse dans l’ombre la personnalité de l’auteur.

Quelle qu’ait pu être eu d’autres pays l'évolution des genres, ce fut du moins selon ces lois que la littérature roumaine se développa sous l'influence de la littérature française. Le roman se scinda d’un coup en deux : en poésie lyrique d’un côté, en théâtre de l’autre. Dès lors, le roman ne tint plus dans Ies goûts du public qu’une place secondaire, et passa lui-même à l’arrière-plan.

Aucun genre littéraire importé de France n’eut autant de succès en Moldavie et en Valachie au début de ce siècle que la poésie lyrique. Dorat, Piron, Gilbert, Lefranc de Pompignan, Lebrun-Pindare, Collardeau y furent à la mode plus qu’aucun romancier.

Cet attrait des poètes lyriques français sur l’esprit des boyars poètes du commencement du siècle est aussi explicable que celui des romanciers comme Florian et Marmontel. Leurs poésies ont les mêmes qualités ou les mêmes défauts que les écrits de ces derniers. Il n’est besoin d’aucun effort pour saisir la légère inspiration de ces « Petits poètes français ». On les comprend avec la même facilité qu'on respire fût-on grand boyar de Moldavie ou de Valachie. C’est même juste ce qn’un grand boyar pouvait sentir et comprendre... Les noms des divinités païennas, Apollon, Mars, Aphrodite, Bacchus, Minerve, qui reviennent à chaque instant dans ces poésies conventionnelles, contribuaient ancore à flatter les boyars élevés an milieu de maîtres grecs. Ils étaient en pays de connaissance. Parmi ces poésies légères, les genres dominants étaient la chanson d’amour et l’épigramme. Galanterie ou sensualité d'un côté, malice on méchanceté de l’autre, ces sentiments étaient bien faits pour être compris par les grands boyars. Pour toutes ces raisons, le succès dee poêtes lyriques français dépassa même celui des romanciers. On ne se contenta pas de les traduire. Toute une pléiade de poètes écrivirent, à leur exemple, des épitres, des méditations philosophiques des satires, des épigrammes, surtout des chansons d’amour.

Ces vers étaient dédiés le plus souvent à des « Aphrodites » surveillées de très près par leurs parents, ou même — mariées. C’étaient des acrostiches facilement déchiffrables, billets d'amour qu’on ne pouvait livrer au public et qu’il s’agissait seulement de faire parvenir à la bien-aimée. Les tsiganes lautares s’en chargeaient. Ces ménestrels du pays venaient chanter sous les fenêtres des « Aphrodites ” les œuvres nées du labeur du grand boyar, accompagnant ces sérénades de cris et de soupirs, et d’une musique de leur invention. Doués d'une excellente mémoire, ils pouvaient au besoin faire servir la même poésie pour une autre belle. C’est ainsi qu’on vit quelques-uns de ces curieux essais répandus par la voix des tziganes d’un bout à l’autre des Principautés. — Il est bien dommage pour la psychologie de l’esprit littéraire que ces productions de la première heure soient presque entièrement disparues. Mais celles des « Aphrodites » du temps qui ont eu la chance de posséder de ces poétiques propos d’amour, ont méconnu leur valeur littéraire : une fois mariées et mères de famille, elles se servaient de ces douceurs pour couvrir les inévitables pots de confitures. Heureusement, quelques auteurs plus vaniteux ont pris soin de leur gloire future, et ont plus tard réuni en volume leurs traductions et essais originaux.

Deux semblent avoir été particulièrement estimés par leurs contemporains, soit à cause de leur haute position sociale, soit grâce à l’instruction qu’ils avaient reçue : ce sont heureusement les mêmes qui ont songé à soigner leur renommée : « le grand poète » ou plutôt le grand logothète de Moldavie Constantin Conaki (1777-1849), élève de l’émigré « Fleury le régicide », et le « grand poète » ou grand logothète de Valachie Iancu Văcărescu (1786-1863), élève de l’émigré Colson. Ce dernier est le petit-fils du Ban bien connu Ienăkiță Văcărescu qui s’était essayé, lui aussi, à faire des vers : ses deux fils Alexandre et Nicolas avaient suivi son noble exemple; notre logothète représente donc comme la troisième génération des Văcărești poètes.

Il suffit de feuilleter la Collection de poésies de « Monsieur le grand logothète I. Văcărescu » pour s’assurer tout de suite de la véritable source de ses inspirations. On croit parcourir le recueil des Petits poètes f ra nçais publié par M. Poitevin en 1841. Ce ne sont que poèmes lyriques, sonnets, élégies, odes, chansons, épitres, épigrammes. Quant au grand logothète moldave Conaki, il divise franchement ses œuvres en « compositions » et en « traductions », il aurait mieux dit : « imitations » et « traductions ». Parmi les traductions, on remarque le Poème sur l'Homme de Pope, que l'auteur, ne sachant pas l’anglais, a dû traduire d’après la traduction française de Letourneur, — on trouve aussi la Lettre amoureuse d'Héloïse à Ab ail ard par Collardeau, etc. Malheureusement, selon la mode du temps, ni cet auteur, ni son collègue de Valachie, ne nous disent toujours quels sont les originaux de leurs traductions ou imitations. Parfois même ils oublient le simple mot « traduction », — comme par exemple le grand logothète Văcărescu, quand il s’attribue cette charmante épigramme de Lebrun :

Chloë, belle et poète; a deux petits travers :
        Elle fait son visage, et nefait pas ses vers.

Il faut être doué d’une patience méritoire et d’une indulgence à toute épreuve pour s'enfoncer aujourd’hui dans la lecture des deux logothètes. Mais leurs compositions fout partie de cette catégorie curieuse d’œuvres qui ne commencent à devenir intéressantes qu’à partir du moment où l'on cesse de leur demander une valeur littéraire. On est surpris de voir comment, mis en contact avec des poètes tels que Lebrun, Lefranc de Pompignan, Dorat, Collardeau, les premiers poètes roumains n'ont été attirés que par leurs plus graves défauts. Ces débutants de la poésie sont, à les considérer de près, de véritables décadents. Leurs volumes se composent de pièces de vers interminables, les morceaux courts y sont de véritables oasis. Pour raconter comment il a été pris d’amour un beau matin de printemps, le logohète Văcărescu se sert de 109 strophes; pour prouver que le prince Alexandre Moruzzi est « l’ancre du salut du peuple Moldave » (sic), le logothète Conaki a besoin de 40 strophes. Il faut savoir gré au Moldave Conaki de nous avoir laissé en général des pièces plus courtes que son collègue de Valachie, et à tous les deux quand ils imitent ou traduisent les épigrammes des poètes français du temps, plutôt que leurs autres productions poétiques... D'ailleurs Lebrun, Lefranc de Pompignan et les autres n’avaient-ils point composé des odes et des épîtres qui duraient des pages?

A la longueur s’ajoute cet autre défaut qui rend le premier plus sensible : l’absence presque complète d’idées, de sentiments, d’images poétiques. Cette poésie n’est pas de la poésie, ce n’est pas non plus de la prose, car elle ne dit rien, c’est un genre « littéraire » à part, que l’on pourrait appeler le « genre vide ». Toutefois par le terre-à-terre des sujets, par les inégalités du style, par le pédantisme, par les exclamations mal à propos qui arrêtent à chaque instant, elle se rapproche plutôt de la prose. Vide, banalité, prosaïsme, voilà ce qui caractérise ces poètes interminables de la première heure, voilà ce qu’ils ont pris surtout chez les poètes français, leurs maîtres. Tantôt ils planent dans un vague incompréhensible, tantôt ils tombent dans des détails terre à terre d’une précision insipide.

Le boyar Văcărescu nous apprend dans son Véritable Amour qu’il « s’en va subitement dès qu’il s'assied, et que ce n’est que lorsqu'il veut partir qu’il s’assied » et que « qui que ce soit qu'il rencontre, il lui parle d’elle ». De son côté le boyar Conaki, qui excelle dans ce mélange de la prose et de la poésie, supplie douze fois sa petite Catinca, à la fin de douze strophes, d’avoir pitié de lui, et nous apprend dans une autre pièce de vers que l’Amour, « outre les yeux, les cils, la petite bouche, les joues rondes, les seins avec de petits tétons, etc., dont il se vante à bon endroit, a une autre chose encore, qu’il ne veut pas nommer parce que tout le monde la connaît »,... etc.

Quand ils ne font pas des vers d’amour, l’un s’inspire d une montre remontée, l’autre rime sur un petit parapluie... N’avaient-ils pas vu dans Dorat une ode sur la « Galanterie moderne » et chez Lebrun une élégie à propos d’une « Hémorragie violente etqui pensa devenir mortelle »?...

A ces deux défauts s’en ajoute un troisième : la fausseté ou l’exagération : quand ces ancêtres de la poésie roumaine ne se croient pas obligés de célébrer des sentiments qu’ils n’ont jamais éprouvés, ils exagèrent outre mesure ceux qu’ils ont réellement eus :

Ah! petit ruisseau, va me chercher
Celle qui fait que j’ai versé
Des larmes qui t’ont troublé;
                        (I. Văcărescu, Au ruisseau.)

ou bien :

                L’aube parait
Et je n'ai pas encore fermé lesyeux.
Comment les fermer, quandils jettent
Des ruisseaux de feu brăulant?
                        (C.Conaki, L’aube paraît.)

A côté de ces graves défauts, défauts de décadents, qu'ils ont en commun avec leurs maîtres français, les poètes roumains en ont d’autres qui leur sont propres, ce sont leurs défauts de débutants. Du moins les poètes français ont ce qu’on pourrait appeler des « qualités négatives », dont ils sont redevables, à vrai dire, au passé littéraire de leur pays. S’ils sont longs, s’ils sont faux, s’ils sont vides, du moins sont-ils clairs, nobles et corrects. On peut dire d’eux qu’ils ont sacrifié « le fond » à la forme, tandis que les premiers poètes roumains n’ont ni fond ni forme. Si le manque de fond est en grande partie la faute de leurs maîtres, le manque de forme doit être attribué surtout au fait que ces poètes n’ont point de prédécesseurs, que ce sont les premiers à « décrocher la lyre ». Ils doivent créer le vers roumain. Personne avant eux n’a écrit des vers proprement lyriques et, sur ce point, le seul pour lequel leurs maîtres auraient pu leur servir de modèle, ils restent abandonnés à eux-mêmes : la langue roumaine ayant l’accent tonique, le vers roumain ne pouvait ressembler au vers français qui a pour principes le nombre des syllabes et la rime, — il devait plutôt ressembler au vers italien, où l’accent tonique doit concorder avec le rythme propre du vers. Cette difficulté ne sera pas toujours vaincue par les plus célèbres des poètes roumains à venir. C'est pourquoi l’on sait plus de gré aux Conaki et aux Văcărescu des quelques essais où ils ont réussi qu’on ne leur en veut pour leurs nombreux échecs. On est presque tenté de passer outre aux innombrables hiatus, cacophonies, élisions illicites, chevilles, vers boiteux, vers mal rythmés et mal rimés que l’on rencontre à chaque instant.

S’ils n’avaient eu que le vers à inventer! mais qu’on y songe, ils avaient encore à fabriquer la langue : des répétitions, des lourdeurs, des gaucheries, des obscurités sans nombre devaient caractériser cette langue de débutants. Si les Dorat et les Collardeau ne sont pas poètes, on s’en aperçoit tout de suite, car le vide de leur pensée transparaît aussitôt à travers la pureté de leur forme. Mais il faut se donner de la peine pour comprendre qu’il n’y a rien dans les deux premiers poètes roumains. Leur langue a l’air de vouloir dire quelque chose, puis le sens vous échappe... Que l’on essaye de mettre leurs vers en français, dans cette langue de leurs maîtres, qui est comme la pierre de touche des idées claires, on s’apercevra qu’en réalité on n’avait rien compris du tout. C’est pourquoi on vante aujourd’hui ces « grands poètes » du commencement du siècle, mais personne ne les lit plus. C’est aussi pourquoi il nous est très difficile de donner des échantillons de leurs poésies au lecteur français. Il n’y a guère chez eux de poésie qui soit parfaitement claire d’un bout à l'autre. Nous citerons les deux moins obscures :

L’Amour L’Amour Du boyar moldave Du boyar valaque

Amour, dis-moi en quoi ai-je été fautif à ton égard.

Moi qui t'ai tant honoré, Pour que tu me tortures, comme un bourreau

(Sans que je sois coupable) ?

Tu m'as dit que devient heureux, Tout homme qui aime,

Et qu'on ne peut pas être,

A la fois insensible et vivant, Regarde les blessures que tu as faites, A quelqu'un qui a eu de la confiance en toi...

La bonne chose,

La très belle,

Oui, à ce qu’on dit,

Est agréable à tout le monde!...

Il suffit que je la nomme!

Dans l’instant.

Tous ceux qui sont sensibles

Tressailleront.

Et pourtant la nommer

J'en ai une forte envie...

Car c'est un don du ciel

Que le doux Amour!

Vous tous qui m’entendez,

Commencez déjà à brûler,

Vous devenez immobiles !

Vous changez de visage !

Nous tous, Saint Amour,

Voulons te sacrifier

Tout ce que nous avons

Du plus cher au monde.

Etc. etc.

Mais rien ne se perd dans la nature et les premiers efforts des poètes logothètes devaient servir au développement de la littérature roumaine. Si l’on se met à considérer les choses à la loupe, à faire l’analyse plutôt de l’esprit des poètes que de la valeur de leurs œuvres, et que l’on se demande en quoi ces deux poètes diffèrent de leurs obscurs contemporains, en quoi le troisiôme des Văcăreşti l’emporte sur les Văcăreşti ses prédécesseurs, — on ne peut s’empêcher de reconnaître l’apparition d’un certain mouvement dans leurs pièces de vers, d’une certaine vibration de l’âme en face de la nature, d’un vague élan poétique, on même temps que d’un confus sentiment de la musique du vers. — Si, comme on le dit, la poésie Ivrique a pour objet, avant tout, de nous dépeindre l’âme du poète, on ne saurait nier que ce mouvement, que cet élan vague, que cette vibration spéciale de l’âme marquent un effort de sincérité qui est le commencement de la vraie poésie. Cela ne suffit pas encore. La poésie est un art, elle ne peut rester dans le vague, elle exige qu’on précise ses sentiments, ses émotions, qu’on les exprime, qu’on les rende intelligibles aux autres. Pour cela il faut que l’émotion du poète soit profonde, qu’elle se prolonge autant que possible, ou, tout au moins, lui revienne assez souvent, qu’il soit familiarisé avec elle, mais il faut, avant tout, qu’elle garde sa sincérité. Et cela même ne suffit pas encore, il faut que cette émotion se précise encore plus, qu’elle remonte, pour ainsi dire, du cœur au cerveau, qu’elle devienne pensée, images poétiques. Quiconque a l’âme poétique, n’a pas pour cela même, le don poétique. Il faut que l'esprit intervienne, qu’il extériorise, en quelque sorte, l'émotion jadis ressentie, qu'il la considère à part, comme indépendante de l’âme qu’elle a fait vibrer, qu’il la décompose, qu’il en écarte tout ce qui est par trop personnel, tout ce qui n’est pas généralement humain. Bien plus, il faut que le sentiment éclairci, extériorisé et comme généralisé par la pensée soit exprimé par le langage, dans un langage propre à la poésie, et il faut encore que le tout soit modelé dans des vers...

On voit combien de pas restaient encore à franchir à la poésie lyrique. Mais s’il est vrai que les essais des poètes français ne remplissaient guère que les dernières conditions, langue et versification correctes, on peut dire que la poésie lyrique roumaine remplissait la première et la plus nécessaire : vibration et élan vague encore de l’âme. Ce premier tressaillement de l’âme poétique roumaine ne se perdra pas. Les conditions politiques et sociales s’améliorant peu à peu, il pourra se propager dans un milieu plus conscient et plus instruit, s’amplifier, se préciser, s’ennoblir. On verra les essais des poètes lyriques roumains acquérir une à une les qualités qui manquaient aux deux précurseurs. Dans la vie publique, les âmes auront des préoccupations plus élevées, et la littérature, on fera choix de meilleurs modèles et de guides plus sûrs (Boileau et les poètes romantiques). Aussi, cinquante ans plus tard la poésie lyrique sera peut-être de tous les genres littéraires celui qui aura donné les œuvres les plus parfaites.

§ 4. — Il ne restait plus parmi les genres littéraires à imiter du français que le théâtre, et on en fit la connaissance vers la même époque. Ce fut cette fois une véritable révélation, on ne soupçonnait pas l’existence de ce genre en Moldavie et en Valachie. Le récit historique ou la nouvelle, la poésie lyrique elle-même sont des genres plus naturels et qui avaient déjà été tous essayés avant l’influence française. Pour le théâtre on ne se doutait point de ce que cela pouvait être. Le service religieux, si théâtral dans l’Église orientale, avec les costumes richement dorés des officiants, qui tour à tour paraissent au milieu des fidèles et disparaissent derrière le rideau cachant l’autel, — ou encore certaines fêtes populaires, comme le « Jeu des Căluşari » où les paysans couverts de sonnettes et armés de bâtons simulent, dit-on, en dansant, l’enlèvement des Sabines, voilà peut-être les seuls spectacles qui auraient pu donner l'idée du théâtre. Il y avait encore le « Vicleim » (Bethléem), sorte de troupe d’acteurs ambulants qui, à la Noël, vont de maison en maison jouer une sorte de mystère. Le personnage principal en est l’Empereur Irod (Hérode). Dans la première partie, on amène devant lui les « trois Rois de l’Est » (les Mages) : Gaspar, Melchior et Valtazar, qui ont osé, malgré ses édits, aller, conduits par une étoile, chercher le Sauveur nouveau-né. Irod ordonne de les emprisonner, puis, effrayé par leurs imprécations, les fait immédiatement mettre en liberté. Dans la seconde partie, un enfant vient prophétiser à Irod le baptême de Notre-Seigneur, sa mise en croix, sa Résurrection, son Ascension : Irod émerveillé se convertit au christianisme. Quelques officiers du palais, de petits enfants, un pâtre et un nègre (« Arap ») servent de personnages épisodiques. Avec le temps une partie profane s’était ajoutée à cette partiesérieuse. On appelait ce divertissement : le jeu des poupées. Dans une sorte de boîte à guignol portée par deux jeunes gens et qui devait figurer le jardin de l’empereur Irod, on voyait défiler devant le vieux Petit-Jean, garde de la Cour et devant la Grande Poupée, comme devant les compères d’une revue, toute une série de personnages satiriques: le marchand de lait caillé et le marchand de « braga » (boisson turque) qui se disputent, plusieurs Russes passant par le pays et commettant des désordres, un Tzigane voleur, un Juif peureux, un prêtre ivrogne, une femme fardée... C’était comme un rudiment de comédie à côté d’une ébauche de drame. — Mais on aimait déjà mieux les Italiens, Arméniens ou Grecs montreurs de panoramas, équilibristes, écuyers ou prestidigitateurs. Le public accourait en foule au cirque français Mathieu, venu à Bucarest en 1805, et on ne se lassait pas d’applaudir les jongleurs du café turc qui se sortaient des rubans du nez ou se perçaient le bras avec une épée.

L’arrivée d’une grande troupe de comédiens allemands à Jassy, en 1812, était destinée à produire comme une véritable révolution dans les esprits. On voyait pour la première fois un véritable théâtre. Ces acteurs obtinrent la permission de jouer dans la maison du grand boyar Grégoire Ghica, près la cour princière, et désormais les jeudis, samedis et dimanches, les boyars de toutes les conditions et leurs femmes, en grande toilette, vinrent assister à ces représentations que le prince régnant Scarlat Calimaki honorait même de sa présence. On s'émerveilla de la magnificence des costumes, des décors, mais surtout de la faculté prodigieuse qu’avaient « ces gens-là » de « dissimuler les choses » au point que « pendant ce temps-là, ils vous faisaient oublier vous-même leur tromperie ... »

Mais presque personne ne comprenait rien à ce que l’on disait sur les planches. On exprima le désir d’entendre dire des « choses pareilles » en grec ou en français. Les grands dascăli grecs de Jassy répondirent à ces vœux et organisèrent, à l’intérieur de leurs écoles, des représentations théâtrales où ils convièrent les parents. La direction en fut confiée à M. Lincourt, l’émigré, professeur de langue et de littérature françaises à l'école de Kiriac.

On y jouait en français du Voltaire, en grec du Sophocle, de l'Euripide et de l'Aristophane. Il parait que ces représentations de 1814 eurent du succès. C’était le moment où le jeune Assaki, de retour de Rome, avait ouvert un cours de mathématiques appliquées, en roumain, à l'Académie grecque de Jassy, et méditait, de concert avec son ami le métropolitain Benjamin Costaki, les projets les plus divers pour régénérer la littérature roumaine. Il avait assisté à Vienne et à Rome à des représentations théâtrales données dans la langue même du pays. N’était-il pas temps de donner aussi des représentations en roumain? Le métropolitain était loin de partager l'avis de Bossuet sur le théâtre, il embrassa les idées du jeune Assaki. Le grand hatman Constantin Ghica converti lui aussi à la mode nouvelle, ouvrit ses propres salons pour les représentations du « Théâtre de société ». Divers jeunes boyars et boyarines offrirent leur gracieux concours. Assaki choisit exprès pour l’ouverture du théâtre le 25 décembre 1816, jour de la Noël (anniversaire de la naissance du Sauveur, qui devait être ainsi celui de la naissance des lettres roumaines). On joua en français l’A lzir e de Voltaire et une pastorale composée en roumain par Assaki lui-même d'après Gessner et Florian, Mirtil et Chloë. Si le sujet de cette pastorale, malheureusement perdue, était le même que celui du poème de Gessner, il s'agit de deux enfants, un garçon et une fille qui, pour obtenir la guérison de leur père malade, offrent au dieu Pan, l’un des guirlandes, l’autre la vie de son petit oiseau. Le dieu leur répond: « Les Dieux aiment exaucer les vœux de l'innocence. Aimables enfants, n'immolez point ce qui fait vos délices, votre père est rendu à la vie — Chloë fut joué par Mm e Chubin, née Ghica, fille du Hatman, Mirtil par le jeune boyar Ghica, un « prêtre du temple » était représenté par le jeune boyar Constantin Sturdza. Le rideau, d’après un modèle italien, représentait Apollon et les Muses tendant la main à la Moldavie pour la relever... Le succès dépassa, paraît-il, toutes les espérances. Les représentations se continuèrent et l’enthousiasme ne se refroidit qu’à la fin d’une deuxième année. A l’ouverture de la saison suivante (25 décembre 1817), Assaki adressa une ode touchante à ses premiers interprètes : « au Prince G... » et à « Mme E. Ş. ».

En ces temps d’abaissement, où la langue roumaine
Chassée des palais, ne se parlait plus que dans les bergeries.
Vous, nobles de naissance et de cœur, enbrisant ses fers.
Avez parlé les premiers comme ceux qui donnentle pain et le miel (?)
Et dans une idylle vous avez fait voir que leurs coeurs ne sont pas fermés
A ce qui est respect, reconnaissance, amour et vertu...
C’est à vous donc que revient l’honneur de l’ouverture de notrethéâtre.
Que cela vous reste comme un souvenir de vos sereines jeunesses.
La première goutte qui tombe sur le rocher, si petite qu’elle soit,
Fraie la voie au ruisseau, qui vientaprès elle....

Le « ruisseau » ne suivit pas tout de suite cette « première goutte », — mais les représentations franco-roumaines d’Assaki rendirent enthousiaste un grand boyar da la « protipenda moldave ». C’était le futur auteur da la Tragédie et le traducteur passionné de Florian, le vornic Alexandre Beldiman. Il se mit à l'œuvre et, grâce à son « inextinguible ardeur », comme il le dit cette fois encore, il parvint à traduire l’Oreste de Voltaire «pour l’instruction et l’avancement du peuple.

Deux ans après l’ouverture du théâtre moldave, une série à peu près identique d'événements se succédant eu Valachie, y amenèrent la création d’un théâtre national. On a encore moins de données précises sur cette évolution. Ou sait seulement que ce fut la fille du hospodar Carageè, la „très instruite princesse Ralu », admiratrice passionnée de Mozart, Beethoven, Schiller, Goethe, qui fit venir, vers 1819, une troupe allemande composée de chanteurs et d’acteurs. Cette troupe joua d’abord au palais princier même, puis dans un théâtre en bois que la jeune princesse fit bâtir exprès (1819). Au répertoire figuraient S aül (Alfieri), Ida, Pia de To l omei, Les Brigands, Faust, de même que des opéras, Ga z za Ladra, Moïse en Égypte, Cenerentola, L’ Italienne à Alger, de Rossini, La flûte enchantée de Mozart, Idomenée, etc. Mais le théâtre fut bientôt détruit par un incendie, et la troupe s'en alla.

On la regretta peu, car, à part la princesse Ralu, personne n’était guère en état de comprendre la musique occidentale et les représentations en allemand. D’ailleurs, à ce moment même on commençait à faire jouer dans les salons les jeunes élèves des écoles grecques. La princesse Ralu fut tellement enthousiasmée d’entendre jouer en grec la Mort de César, Mérope, Zaïre, Mahomet, qu’elle envoya à sas frais le meilleur des jeunes acteurs pour étudier l’art dramatique à Paris, auprès de Talma, dont la renommée était parvenue jusqu’à elle.

Bientôt la jeunesse valaque fit an pas de plus et, à l’instar des Moldaves, voulut faire jouer des pièces dans la langue nationale. Un jeune élève, Mănescu, traduisit l’ Hé c ube d’Euripide en roumain, un autre s’attaqua à l’ A v are de Molière. — La boyar Văcărescu, aussi enthousiaste que le vornic Beldiman en Moldavie, traduisit, avec des peines infines, le Britanicus de Racine.

Tels furent à peu près les débuts du théâtre dans les deux Principautés, au commencement de ce siècle. Il est déjà impossible de faire un pas dans l'étude du développement de l’esprit roumain sans rencontrer un Français ou des choses françaises qui se mêlent à tout, qui guident les débutants et leur indiquent, tant bien que mal la voie à suivre.

§ 5. — Il nous reste à dire quelques mots sur la langue littéraire de l'époque, et sur l’influence qu’exerça dès cette première phase la langue française sur la langue roumaine.

On sait que le roumain forme parmi les langues latines une catégorie à part : c'est, à bien des points de vue, la langue moderne qui se rapproche le plus du latin, à d’autres celle qui s’en éloigne le plus. Les formes de la grammaire sont du plus pur latin. Le vocabulaire, si l'on ne fait attention qu’aux mots les plus usuels, est presque entièrement latin, mais si on le considère dans son ensemble, on ne saurait rien imaginer de plus hétérogène. De même que la langue anglaise, sans cesser pour cela d’être une langue germanique, contient, pour moitié au moins, des mots d’origine française, la langue roumaine, sans cesser d’être one langue latine, contient pour moitié au moins, des vocables étrangers, hongrois, turcs, grecs, slavons surtout, dûs an contact du peuple roumain avec les peuples avoisinants et à son loog éloignement des peuples latins de l’Occident. Conscients de leur «latinité », les chroniqueurs moldaves avaient tâchés de rendre la langue littéraire du pays aussi latine d’apparence que possible : n’osant pas trop s'attaquer au vocabulaire, qui devait être celui dont se servait tout le monde, ils s’étaient contentés de se servir le plus rarement possible de vocables étrangers, mais toute leur attention se concentra snr la syntaxe et le style : là, ils étaient à proprement parler, maîtres, car on n'avait point écrit avant eux, et c’était à eux de donner le premier exemple de la langee littéraire. Leur syntaxe est une syntaxe latine et, en même temps, on s'aperçoit que c’est une syntaxe très réfléchie, longtemps travaillée : à ne considérer que la tournure de leurs phrases et l’allure générale de leur style, on se dit que ces auteurs sont des auteurs de race latine, qu’ils ont reçu une éducation latine on qu’ils ont un idéal latin. Le fait est que tant cela se trouve réuni chez les premiers chroniqueurs de la Moldavie.

Mais ce n'est point sur le vocabulaire, sur la syntaxe et le style d’un Grégoire Ureki que devait s’exercer l’action de le langue française. Le XVIIIe siècle avait exercé une influence aussi néfaste sur la langue littéraire que sur le développement de l’esprit du peuple roumain. Le vocabulaire, aussi bien que la syntaxe, s’était corrompu, avait rendu la langue méconnaissable. Beaucoup d’anciens mots justes, plastiques, latins même, avaient été oubliés, des vocables grecs, turcs, russes, avaient pris gauchement leur place. La langue roumaine des villes, surtout celle des salons, était devenue un mélange informe de toutes les langues incultes de l’Orient. Beaucoup de mots nouveaux faisaient double emploi, la plupart étaient destinés à disparaître bientôt. On est tout étonné d’entendre que l'on disait, il n’y a pas un siècle : ighemonicon pour dire amor-propriu, metahirisi pour dire felicitare, sevas pour dire respect ; que l’on écrivait : anapoda, ipochimen, ipollipsis, to procopsamen, filonikie...; et de même, en se servant de mots turcs : iskiuzar pour dire afemeiat (efféminé), coscogeà pour dire enorm, aferim pour dire bravo, temeneà pour dire compliment respectuos, mezat pour dire licitație...; ou enfin, en se servant de mots russes: gospodărie pour dire menaj, cin pour dire rang, jalbă pour dire petiție, podorojină pour direbilet de poştă. La langue écrite, au liee d'opposer une résistance, ne faisait, au contraire, qu’encourager cette invasion.

D’un autre côté, la belle phrase longue, claire, latine, dont un Miron Costin avait donné l’exemple, s'était brisée en tronçons qui tantôt finissaient brusquement sans raison aucune, tantôt s’allongeaient outre mesure. Déjà la paresse ou la confusion de la pensée force le verbe à ne plus quitter le milieu de la phrase, et l’adjectif à suivre toujours le substantif. A chaque instant des et, des mais, des donc, des de même, des que, des participes surtout à n'en plus finir, employés à tort et à travers, barrent le passage à la pensée. Trop pressés et trop ignorants, les écrivains du XVIIIe siècle écrivent à peu près comme les choses leur passent par l’esprit, avec désordre et maladresse. Tantôt l’expression dépasse la pensée, tantôt elle n’en rend que la partie la moins importante. On se demande en présence de ces élucubrations si leurs auteurs auraient pu de sang froid comprendre ce qu’ils avaient écrit dans un accès de fièvre. — Mais voici un exemple de cette langue, de cette syntaxe et de ce style qui caractérisent le XVIIIe siècle :

Il a de plus prouvé que s’il lui sortait une bonne somme pour pouvoir enlever les ordres de l’Empereur, il enlèverait aux boyars démissionnaires et aux couvents les impôts sur les abeilles et sur le vin ; et ainsi, tous ont accepté et se sont réjouis; seulement la chose ne plaisait pas à quelques-uns des boyars et aux ciocoi qui pillaient le pays, car beaucoup de monde s’était ramassé dans les villages de ces boyars, et d’autres étaient presque sans personne.

Cette phrase, une des plus typiques, due au chroniqueur Jean Neculce, qui ne représente pourtant que la première décadence, n’est pas plus claire en roumain qu’en français.

C’est sur cette langue bizarre du XVIIIe siècle, riche de tous les éléments dont elle n’avait nul besoin, mais pauvre en elle-même et informe, que le français devait exercer son action prolongée. Quand, à la fin du XIXe siècle, la littérature roumaine sera à la veille d’échapper à l’influence française, la langue sera devenue méconnaissable. Il n’est pas exagéré de dire qu’il y a autant de différence entre la langue roumaine d’aujourd’hui et celle du commencement du siècle, qu’entre le français du XVIe siècle et celui de nos jours. Vocabulaire, syntaxe, style, tout est radicalement transformé. C’est à la langue française, c’est au commerce des auteurs français que la langue roumaine d’aujourd’hui est redevable de tous ses progrès. Il est curieux de voir de quelle manière cette influence se fit sentir dans les premières traductions et imitations du commencement du siècle.

Au moment où nous en sommes arrivés, les boyars se trouvent devant des livres étrangers, devant des livres français. A leur grand étonnement, ils s’aperçoivent qu’il suffit d avoir étudié systématiquement le français pour qu’il paraisse clair, pour qu’on le comprenne mieux que sa propre langue. Celte clarté devait les frapper surtout chez Florian, Marmontel, Piron ou Dorat, et leur inspirer l’idée de les traduire. Mais il ne fallait pas obscurcir dans sa propre langue ce qui était assez clair dans une langue étrangère. De là la nécessité de se servir, pour les traductions, d’une autre langue que celle dont on se servait journellement et qui ne faisait qu’embrouiller les idées. On se trouvait en présence de mots qu’il fallait rendre exactement, de tournures dont il fallait trouver l’équivalence en roumain, de phrases qui finissaient, qui étaient logiquement construites et pour la traduction desquelles l’ancien moule de phrase manquait de souplesse et de netteté. Les œuvres françaises imposèrent donc un double travail aux boyars: un travail de compréhension d’abord, un travail linguistique ensuite, pour essayer de rendre les choses que l’on croyait avoir comprises. Elles étaient naturellement destinées à transformer à la fois la pensée et la langue roumaines. Les mêmes écrivains roumains qui perdent la tête quand il s'agit d’écrire de leur cru, et qui ne savent ni quels mots employer ni comment finir leurs phrases, ni ordonner leurs idées, deviennent des gens raisonnables et attentifs quand ils se trouvent en présence d’un original français à traduire. Mille problèmes qu’ils n’auraient jamais soupçonnés se posent à leur esprit. Ils s'aperçoivent qu’ils doivent se rendre un compte exact de chaque élément de la langue, que chaque mot a ou doit avoir un sens précis, qu’il y a en français des mots à peu près synonymes et pour lesquels il faut trouver plusieurs mots dans sa langue, — ils voient tout de suite ce que signifie tel ou tel mot, mais, après bien des recherches, des réflexions, des questions posées à droite et à gauche, ils constatent qu’il n’y a point d’équivalent en roumain. Et les expressions! et les proverbes! et la structure générale de la phrase !... Devant ces œuvres françaises, étonnamment claires en elles-mêmes, quand il ne s’agit que de les comprendre, mais étonnamment difficiles quand il s’agit de les rendre dans leur langue, ces grands écoliers de la Moldavie et de la Valachie se sentirent bien souvent embarrassés, apprirent à être surtout modestes et furent tout à fait fiers quand ils parvinrent à les traduire.

Ce fut ainsi que les traductions ou les imitations du français ouvrirent les yeux des traducteurs sur deux maux auxquels il fallait absolument remédier : ils s’aperçurent que, comparée au français, leur langue était à la fois très confuse et très pauvre. — C’était précisément la langue française qui devait l’aider à se débarrasser de ces graves défauts. Mais il fallait pour cela du temps, et les premiers effets peuvent sembler d’abord plutôt contraires au but à atteindre. Trois écrivaine semblent avoir été préoccupés surtout du problème de la langue et sur chacun d’eux l’influence française devait s’exercer d’une manière différente, fin première ligne, le traducteur anonyme des Pensées d’Oxenstierna, qui voulut rester, dans ses vocables, expressions et tournures de phrase, aussi Roumain que possible et rappeler aussi peu que possible son original : mais l’insuffisance de se connaissance du français et la pauvreté de la langue roumaine du temps font qu’il traduit fort souvent à côté et que ses nombreuses périphrases n’étaient point destinées à lui survivre. — Le grand logothète Văcărescu, dans la traduction qu’il fit de Britannicus, voulut, au contraire, rester le plus près possible de son original français; il voulut donner à la langue littéraire commençante la concision, l’élégance, l’allure générale de la langue de Racine, avec ses périphrases et ses inversions classiques : mais la langue roumaine lui résista, et il ne réussit qu’à rendre son style raide, lourd, noueux, souvent gauche et incompréhensible. — Lu troisième, ce fut le grand vornic Alexandre Beldiman dans ses nombreuses traductions de Florian. Une traduction lui semble une chose si difficile, qu’il devient tout à fait modeste dans la préface de son Numa Pompilius et s'exclame :

Mais il vous est impossible d'écrire dans la langue de tous les jours, langue si indisciplinée et qui se conforme si peu aux exigences du métier grammatical...

Avec un peu d’attention, on s’aperçoit qu’il se pose à chaque ligne ce double problème : Comment faire pour rendre le sens de la phrase française d’aussi près que possible, et pour rester en même temps, dans son style et son vocabulaire, aussi Roumain que possible ? Il tombe fort souvent dans les deux excès : parfois il est si près du français que, pour la clarté parfaite de la phrase, il aurait mieux fait de garder la langue originale ; parfois, au contraire, il trouve si bien l'expression roumaine, qu’elle ne répond plus à rien de ce qu’il y avait dans le texte français. On ne peut pourtant s’empêcher de reconnaître que, sur deux points son modèle lui porte profit : 1. il est bien obligé de finir sa phrase là où Florian la finit, et d’être plus on moins correct et logique, — ce qui ne Iui arrive pas souvent quand il écrit « sa Tragodie »; — 2. il ne se sert guère dans ses traductions de tous les mots grecs, turcs et slavons à la mode dont il encombre à chaque instant cette même « Tragodie »...

On n’est redevable à ces débutants de la nouvelle littérature roumaine que de deux choses : de s’être les premiers rendu compte des difficultés qu’il y a à créer une langue littéraire et des insuffisances de toutes sortes que présentait, à cet égard, la langue roumaine; — d’avoir fait, pour constituer cette langue, les premiers efforts. Ces efforts, il faut bien le dire, sont restés inutiles la plupart du temps, comme le sont preeque toujours les premiers efforts en littérature. Leur utilité consiste à dispenser les générations suivantes de les faire. Il a manqué bien des choses à ces premiers traducteurs et imitateurs des œuvres françaises : en premier lieu, il leur a manqué des devanciers : étant les premiers, ils ne pouvaient avoir encore l'instinct de ce qu’ils devaient employer et de ce dont ils devaient s’abstenir, des expressions à introduire et de celles dont la langue n’avait nul besoin; parmi les mots et tournures de la langue elle-même, ils ne sentent pas ceux qui peuvent entrer dans la langue littéraire et ceux qui ne relèvent que de l’argot. Loin d’être en état de deviner, à plusieurs siècles de distance, quel serait l’esprit de la langue littéraire, ils n’ont pas pu le faire à une distance de quelques dizaines d’années. Ils ont eu, en outre, le malheur de tomber toujours à faux. Les poètes lyriques surtout, les deux grands Logothètes, ont celte regrettable mauvaise chance que les mots et les expressions dont ils se servent pour exprimer leurs sentiments deviendront juste ceux dont on se servira pour parodier les mêmes affections. C’est pourquoi, aujourd’hui, quand ces auteurs ne provoquent pas le sommeil, ils excitent infailliblement le rire.

Ils ont un second défaut plus grave et dont ils auraient pu se garder. Grands boyars de la « protipenda », il leur a manqué de connaître précisément ce qu’ils méprisaient le plus dans le pays, le sain élément des campagnes, dont la langue aurait suffi pour leur montrer des trésors infinis dont on ne se doutait point et pour leur inspirer une phrase plastique, vivante, limpide. Cette langue leur aurait surtout fixé d’avance la ligne de démarcation entre les éléments qu’on devait introduire et ceux dont on n’avait pas besoin. Elle leur aurait montré que s’il était nécessaire, pour exprimer les idées abstraites, d'emprunter des termes en français, en n’en avait presque jamais besoin quand il s’agissait des choses concrètes et intimes.

L’instinct de la langue, les auteurs roumains le gagneront avec le temps : qu’ils continuent à lire de plus en plus attentivement les ouvrages français pendant quelques dizaines d’années, qu’ils varient surtout leurs modèles, qu’ils se pénètrent de ce qui est naturel et de ce qui est artificiel dans leur propre langue, de ce qui est clair et de ce qui est obscur, de ce qui doit y rester et de ce qui doit en disparaître. — L’amour de la langue nationale, ce ne sera pas le français qui le leur donnera, — et même on peut dire qu’au contraire l’influence française créera comme une langue roumaine à part, à côté de la langue populaire : la langue de tout ce qui est abstrait, la langue de la pensée, des sciences, de la politique. Mais ce sera encore la France qui leur fera connaître la langue populaire, quand les principes sociaux de la grande Révolution pénétreront dans le pays après les principes politiques, quand on verra de près le peuple français, et que le grand boyar ira chercher et étudier dues ses campagnes, le paysan, « son égal ».