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V

§ 1. — Avec le portrait du Hospodar, nous avons achevé notre tableau de la société sous l’Ancien Régime et ce serait le moment de tirer les conclusions principales des chapitres qui précédent si une question ne s'imposait tout d’abord :

Des paysans ou des opprimés d’un côté, des boyars ou des oppresseurs de l’autre, un clergé insignifiant, sans aucune influence, presque en dehors de la société, un Hospodar dominant le tout : dans cette hiérarchie sociale, il y a comme un chaînon qui manque. II n’y a point de classe intermédiaire, il n’y a point ce que l’on appelle une bourgeoisie. Pourtant, il faut bien qu’il y ait du commerce et, à en juger d’après les riches habits des boyars et des boyarines, il doit y avoir une certaine industrie. Qui est-ce qui fait du commerce? qui est-ce qui fait de l’indus trie? qui est-ce qui est épicier, cabaretier, marchand de nou veautés, de chaussures, d’objets de luxe? Non seulement on ne peutpassepasser d’une telle classe sociale, mais, en réalité, les voyageurs de la fin du xvui* siècle nous parlent des boutiques etdes grands magasins de Bucarest et de Jassy. Qui donc tient ess petites boutiques, ces grands magasins? — Qu’on ne s’y| tfwpepas,laplasgrande partie de la marchandise qu’on vend danscasétablissementsest de fabrication étrangère, la presque totalitédes marchandsqu’on rencontre dans le pays sont des ttMRgais. Us naturelsdu pays n’ont pas le temps de s'occuper d'art et dftnAmfcia,etméprisent lecommerce*. Lesquelques centaines de marchandset d’artisans indigènes qui vendant des clous, des planches, desbaquets, du fromage, du eaviar, qui fabriquent des chaussures, des fourrures et des couvertures de lit, tout à fait grossières, forment des „corporations” (bresle) et choisissent leurs prévots, peuvent intéresser un historien du commerce, mais ne comptent guère dans l’ensemble de l’organisation sociale que nous étudions. Les naturels du pays, qui ne sont pas paysans, trouvent qu’il est bien plus pratique de devenir boyar, — ce qui veut dire souvent commencer par être domestique, — que de s'occuper d'un métier ou de s’engager dans un commerce quelconque. Le commerce et l’industrie n'exigent pas seulement trop de temps et de fatigues, mais supposent un certain capital que seul un boyar peut posséder ou emprunter, et une certaine force de résistence à toutes les vexations financières et à tous les mépris. Non seulement on ne pratique ni commerce, ni industrie, ni arts, dans les Principautés, mais on méprise toutes ces branches de l’activité humaine et ceux qui s’y adonnent. Les boyars ont des termes curieux pour désigner tous ceux qui ne parviennent pas à la boyarie, qui ne font pas partie de la noblesse : ils les appellent des « mojici » (des grossiers) ou, ce qui est encore plus significatif, des « prosti » (des sots). Ainsi, toute société se divise pour eux en nobles d’un côté et « mojici » ou « prosti » de l'autre. On comprend bien que dans une société ayant de pareilles idées, personne ne veuille s’occuper d’industrie, de commerce ou d'art; ce serait là une grande vertu, une folie presque, ou — pour nous servir du terme du temps — une véritable « sottise ». Il vaut mille fois mieux être tout de suite ou en peu du temps boyar : cela ne demande aucun capital, aucune peine, aucune capacité, — c'est beaucoup plus « honorable », c'est « plus vite fait », et cela rapporte infiniment davantage.

Des milliers de tziganes vagabondent par tout le pays. Les hommes font danser l’ours, les femmes disent la bonne aventure, ou bien ils recueillent ensemble lus parcelles d’or que roulent les rivières de montagne, fabriquent des articles en bois, cuillères surtout, ou exercent le métier de forgerons. Ce sont les « esclaves de l’État », libres de vagabonder à I’intérieur du pays, mais qui doivent venir en masse apporter chaque année au Prince, leur tribut d’une « drachme » : c’est le temps des orgies, c’est le temps des vols ! Ces esclaves, pourris de défauts, sont néanmoins les seuls gens nés dans le pays qui cultivent la musique, si l’on excepte les quelques musiciens turcs qui divertissent le Hospodar, ce sont les seuls qui cultivent les arts mécaniques; on pourrait dire que ce sont les seuls qui aient un certain talent. Naturellement, ils sont méprisés et maltraités. Ainsi les boyars dupays méprisent le commerce et l’art : ils laissent le premier aux étrangers, le second aux esclaves.

Les commerçants étrangers sont de provenance et de type très divers.

Les moins nombreux, les plus honnêtes, ceux qui montrent le plus d'attachement pour le pays et qui sont destinés à s’assimiler plus vite avec le reste de la population, ce sont les Arméniens. Ils font peu de bruit, ils sont sobres, rangés, économes. Ils conservent encore, pour l’instant, leur langue et leur type national : on les reconnaît à leur teint olivâtre, à leur poil noir. Tous les ans, ils vont en Transylvanie, en Hongrie, en Silésie, en Moravie, en Brandebourg, à Venise, pour faire le commerce du grand et du petit bétail des Principautés. Dans le pays, ils sont surtout marchands de tabac ou d'articles de luxe, qu’ils rapportent de leurs voyages en Europe, de Leipzig surtout. C’est ce qui leur a valu, à eux et au quartier, où ils habitent, le nom de « Leipzicois » (Lipșcani). D’une façon générale, on peut dire que ce sont, de tous les étrangers des Principautés, ceux qui sont le plus aimés et qui aiment le plus le pays. Dans cent ans, on entendra à peine parler d'eux : il faut croire qu'ils se sont, presque tous, sans bruit, fondus dans la masse de la population.

Presque tous les commerçants du pays sont, sous les hospodars phanariotes, des Grecs. Sous les derniers princes indigènes, I’étaient déjà nombreux ; mais depuis qu’il y a des hospodars de leur race, on comprend bien qu’ils viennent toujours en plus grand nombre : comme ils ne peuvent pas tous occuper des fonctions publiques, vu leur nombre, ils se rattrapent sur le commerce, pour lequel leur esprit est aussi doué que pour les affaires politiques. Ils viennent de tous les coins de la Grèce et de la Turquie, de l’Albanie, de la Morée, de la Macédoine, et, une fois dans les Principautés, ils y restent. Un autre contingent est fourni par ceux qui accompagnent chaque nouveau prince ou qui profitent de la moindre occasion pour envahir les Principautés. Ils ne se fondent point avec la masse de la population, ils n’ont aucun intérêt à le faire, et même ils ont tout avantage à en rester distincts : s'ils se font naturaliser, c’est pour augmenter leurs droits, c’est pour pouvoir s'emparer des terres du pays.

Leurs enfants auront toujours le mépris des indigènes, et la langue qu’ils parlent en famille, sera toujours le grec. Les affaires commarciales qu’ils traitent sont de toute espèce. On les voit très souvent prendre des terres &ferme, ou s’installer banquiers dans les villes. A l’époque de la récolte, ils parcourent les villages, avec des sacs remplis d’or, séduisant les paysans et hypothéquant leurs produits. On les voit encore, dans le quartier des « Leipzicois », qu’ils se disputent avec les Arméniens, vendre des articles apportés de tous les coins de l’Europe et du monde; ces « Leipzicois » grecs vendent : tantôt des articles de Russie, des fourrures précieuses, martres, zibelines, renards, loups-cerviers ; tantôt des articles d’Orient: des étoffes et objets le luxe de Constantinople, des mousselines des Indes et d'Alep, des tissus en or de Scio; tantôt enfin des articles européens : « articles de Leipzig », qu’ils vont chercher deux fois par au aux foires de cette ville : draps fins et jaquettes d’Allemagne, mousselines d’Angleterre, toiles imprimées, galons et broderies de Venise, batistes de France, etc..., et surtout des bijoux et perles de tous les coins du monde. S’il est de caractère moins aventureux, ou s’il manque de capital, le Grec se contente d’ouvrir une épicerie où l’on voit étalées toutes les denrées alimentaires de la Grèce : citrons, oranges, olives, sardines...

Bien longtemps après l’époque des Phanariotes, on entendra désigner, dans les Principautés, tout épicier sous le nom historique de « Grec ». Il ne faut pas oublier enfin de rappeler les « Capenlei », dont nous avons fait la triste connaissance dans notre premier chapitre : marchands grecs envoyés à chaque printemps par la Porte pour « acheter » des denrées alimentaires pour Constantinople. Ainsi, on peut diviser ces marchands grecs : en marchands stationnaires et en marchands de passage ; en « marchands étrangers » qui vendent les choses de l’étranger aux indigènes, et en « marchands étrangers » qui achètent les denrées indigènes pour l’étranger.

Si les Arméniens et surtout les Grecs forment la grande majorité des marchands du pays, il ne faut pas oublier les Turcs et les Juifs, moins nombreux, mais bien caractéristiques.

Les premiers qu’on nomme ordinairement des « laji » sont d’anciens janissaires, venus presque tous de Trébizonde, et il suffit de connaître leur origine et leur ancien métier, pour comprendre comment ils se comportent dans ce pays. Ils se sont établis, malgré les habitants et les conventions avec laTurquie, sur le sol roumain, entre les villages et les villes, et se sontchargés tout seuls du commerce des grains, dont ils dépouillent, bien entendu.

La pluspart du temps, les habitants. C'est surtout près des villages de frontière le nord de la Moldavie, par exemple, qu’ils s’établissent la préférence. Ils se proclament que c'est grâce à eux « que le Prince précédent a été déposé » et répandent la terreur dans les populations. Ils pratiquent l’usure envers les paysans et les tout petits fonctionnaires, — une usure formidable, de 10 p. 100 par mois) et tuent souvent leurs débiteurs insolvables. Ils déshonorent les familles et poursuivent les maris, — dit un chroniquenr, — le yatagan à la main. Un voyageur les qualifie : la plus impertinente canaille qui existe, capable de commettre toutes sortes de désordres et de s'en vanter ensuite ». Leur cruauté et leur impudence irritent même les pachas des provinces voisines et même les hospodars phanariotes qui ont demandé, à plusieurs reprises, et obtenu, contre eux, des firmans d'extermination. Mais ils reviennent à chaque nouveau règne, pour vendre et acheter des céréales, pratiquer l'usure et déshonorer les familles ». Certes, dans l’état de désordre et de corruption où se trouvent les Principautés, le personnage du « laji » était un personnage logiquement indispensable et son absence se serait fait sentir dans notre tableau. Pourtant leur nombre décroît sans cesse, à la suite des nombreuses plaintes adressées contre eux. On n'en compte même plus trois milliers, en Moldavie, vers la fin du XVIIIe siècle.

A mesure que les « laji » turcs disparaissent du pays, un autre élément étranger les remplace. Il n'y a pas longtemps que les Juifs ont commencé à envahir les Principautés; parmi les vieux, il n'y en a presque aucun qui y soit né. En Moldavie, ils sont venus de l’Autriche, où l’on parle de leur faire faire le service militaire, et de la Russie, où l’on parie de leur faire labourer la terre. En Valachie, ils sont venus de Constantinople, où se réfugiaient depuis longtemps les Juifs persécutés en Espagne. Des Juifs polonais et des Juifs espagnols » ont donc pris d'assaut les Principautés des deux côtes, accaparant partout le petit commerce. Ils ne veulent rien hasarder : aussi se contentent-ils pour commencer de vendre du lait, de la viande, des fruits, de l’eau-de-vie surtout, le plus souvent frelatée, ou bien ils font la contrebande du nitre qu’ils échangent en Pologne contre l’eau-de-vie de grain. Quand le Juif a ramassé un peu d’argent, il commerce aussitôt à prêter à usure. Il professe un mépris profond pour tous les autres habitants du pays qu’il désigne sous le nom collectif de « goï », c’est-à-dire « infidèles ». Le jargon de tous ces gens est incompréhensible, et, selon le pays d’où ils viennent, ils ont même de la peine à s’entendre entre eux ; la plupart du temps, c’est un mélange de patois allemand et d’hébreu. Ils portent des noms qui ne se trouvent dans aucun calendrier et que les indigènes n’ont jamais entendu : Ițic, Şloim, Leiba, Nufer. Us sont tout de suite reconnaissables à leur costume et à leur visage : une barbe inculte, aussi inculte et aussi malpropre qu’on pent se le figurer, des cheveux bouclés tombant jusqu'au cou et cachant les oreilles, le sommet de la tête rasé et couvert par une calotte graisseuse. Ils sont sales au point qu’on dirait qu’ils le font exprès, ne portant jamais de bottes qui ne soient éculées, jamais de lévite qui ne soit déguenillée. Leur habitation est peut-être plus malpropre que leur personne. Ailleurs, l’Israélite fait tout ce qu’il font pour se confondre, au moins extérieurement, avec la masse de la population : ici, il fait tout ce qu’il peut pour se distinguer des « goï ». Étrangers de naissance et de cœur, ils commencent par s’emparer du petit commerce, puis prêtent à usure aux paysans, puis, en possession d’un certain capital, ils ouvrent leur bourse, pour la grande usure, à tout le monde : aux paysans dans la misère, aux petits et aux grande boyars que l’exces de leur luxe rend besogneux. Plus ils deviennent indispensables, plus ils deviennent communément détestés. Ils s’accroissent incessamment, chassés de partout, au point de comprendre aujourd’hui près d'un dixième de la population totale. Par leur volonté de ne pas s’assimiler, ils ont l’air de vouloir braver tout le monde. Il n’y a vraiment que le nom de commun entre les Juifs des autres pays et ceux qui inondèrent les Principautés, à partir du milieu du XVIIIe siècle. Les habitants les désignent sous les noms de « sangsues », de « Juda » et autres sobriquets. Toutes sortes de légendes ont cours sur leur compte: la semaine de la Pâque juive, de même que pendant la semaine sainte, on tient les enfants enfermés chez soi, de peur que les Juifs ne leur sucent le sang et ne le mettent dans leur « azima »; et si, par hasard, une fois, il arrive qu’un enfant disparaît, la population entière se soulève et demande la mise à la torture de tous les Juifs. Plusieurs fois, notamment sous Alexandre Moruzzi (en1804), on a décrété contre eux des lois sévères, leur défendant d’acheter les produits dus terres avant la récolte. Mais le Hospodar qui avait porté cette mesure fut bientôt déposé. Les Juifs, habitués à ramper devant tout le monde et à acheter tout, comprirent bientôt que ce qu’il y avait de plus facile à acheter au monde, c’était un Hospodar: la loi fut bientôt révoquée. Comme on leur ferme les frontières, ils se glissent sous des protections étrangères. Les « consuls » s’achètent comme les « hospodars» : celui de Prusse et celui d’Angleterre leur vendent bientôt leur patronage. Ils se répandent de plus en plus dans les campagnes. Tant qu’ils resteront dans cette condition, ils seront un des plus grands dangers pour le pays: ils empêcheront la régénération du paysan, en augmentant sa misère, — la régénération ce la noblesse, en entretenant sa corruption.

§ 2. — Et voilà de quoi se compose la classe bourgeoise des Principautés danubiennes, au commencement do ce siècle. Au lieu de cimenter la solidarité sociale, elle est, au contraire, faite pour la dissoudre. Nous avons dit que, dans la hiérarchie sociale, il y a comme un chaînon qui manque, disons mieux, il y a comme un chaînon rouillé dont le contact seul rouille les chaînons voisins.

Nous n’avons pas assez de données pour reconstituer I’état d’esprit de cette bourgeoisie étrangère, au regard des intérêts du pays. Nous savons qu’elle était soumise à des contributions toujours plus fortes ; nous savons que la Sublime Porte ne se contentait pas, pour la nourriture de sa capitale, des céréales des Principautés, mais qu’elle leur demandait nombre de produits qu’on ne trouve guère que chez les marchands, chez les épiciers, par exemple, d’où l’on peut conjecturer que ceux-ci souffraient les mêmes vexations que les paysans; on sait que, pendant les guerres, les marchands cachaient toutes leurs marchandises dans des caves ou qu’ils les mettaient dans des chars et s’enfuyaient dana la montagne, en Transylvanie ; on sait qu’un certain général russe courut un jour chez un marchand qui venait de recevoir un envoi considérable de marchandises, le força de déballer toutes ses caisses et distribua à la famille de sa maîtresse pour deux à trois mille ducats de châles et d’étoiles qu'il ne paya, bien entendu, jamais; on sait que, pendant la campagne de 1811, il y eut une opposition énergique de la part des „commerçants” de Bucarest, qu’on dut en envoyer six en Sibérie pour persuader aux autres d'ouvrir leurs boutiques. Mais c’est à peu près tout ce que l’on sait. Ces données sont trop peu nombreuses pour qu’on puisse reconstituer l’état d’esprit de toute une classe sociale. D’un autre côté, on pourrait peut-être supposer que cette classe partageait l’indifférence des gens du pays pour les choses qui dépassaient le besoin ou l’intérêt actuels, et leur inquiétude pour le lendemain, ce qui la rendait deux fois étrangère au pays; ou bien que l'Arménien, le Grec, le « laji » et le Juif marchands, présentent autant de traits d’esprit distinctifs; ou bien encore que chacune de ces catégories d’étrangers délestait cordialement toutes les autres; mais nous nous demandons si, en histoire surtout, on a le droit de faire de la « psychologie » avec de la „logique », et si l’on ne doit se contenter de ce que les documents vous permettent d’affirmer.

Du reste, il n’est guère nécessaire pour l’intelligence de ce qui va suivre de bien connaître l’état d’esprit de cette bourgeoisie étrangère, et si nous en avons esquissé les principaux types, c'était seulement pour donner une idée complète de l’état de la société sous l’Ancien Régime. Ou verra précisément dans la suite comment une partie de cette bourgeoisie étrangère se fondra dans la masse de la population et deviendra une bourgeoisie nationale; comment l’amélioration de l’état des choses dans les deux Principautés fera affluer d’autres étrangers commerçants et industriels qui s’assimilèrent à leurs tour; comment, surtout, les gens du pays eux-mêmes, perdront, avec le progrès de la culture et de la civilisation, leurs anciens préjugés et finiront par se livrer au commerce et à l’industrie...